Peut-on écrire sur l'actualité? Faut-il le faire, surtout après les attentats du 13 novembre? Parmi les auteurs récompensés mercredi soir par la rédaction du magazine Lire pour les 20 meilleurs livres de l'année, seul Michel Onfray, répondait par l'affirmative.

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Le philosophe, qui a reçu le titre de meilleur livre dans la catégorie "Philosophie" pour son ouvrage Cosmos, a rebondi sur les récentes polémiques. Lors de la cérémonie qui se déroulait au Grand Palais, il a remercié sur scène la rédaction de Lire, glissant non sans ironie: "Vous avez pris le risque de nommer un islamophobe, compagnon de route de Marine Le Pen et fer de lance des islamistes". Une référence directe à son apparition dans un clip des djihadistes de l'organisation de l'Etat islamique. "Je vois mal le philosophe se passer d'écrire sur l'actualité, expliquait-il quelques minutes auparavant à L'Express. Le philosophe ne s'occupe pas que du ciel des idées, mais de la réalité. Il doit prendre ce réel tangible, sensible en considération".

"On pense toujours la génération suivante, plutôt qu'à l'actuelle"

"La littérature encourage au silence, à la contemplation et à la compréhension", "un temps nécessaire" surtout ces temps-ci, estime pour sa part l'Irlandais Darragh McKeon, prix du "premier roman étranger". Le romancier Serge Bramly, récompensé pour son ouvrage Art: La Transparence et le Reflet, souhaite également prendre de la distance. Il cite l'artiste et photographe américain Man Ray, qui disait: "je n'ai jamais fait une photo récente". "Normalement, on pense toujours la génération suivante, plutôt qu'à l'actuelle", note l'auteur. Et de conclure: "Je n'ai jamais écrit un livre récent".

Le physicien Christophe Galfard, auteur de l'Univers à portée de main accepte lui de parler de l'actualité, à une condition... "Si c'est à un million d'années près".

"La littérature ne sert pas du sang tiède"

De son côté, l'éditeur d'art et écrivain Nicolas Chaudun choisit d'évoquer "l'éternité" plutôt que "l'éphémère, le commercial". "Cela ne doit jamais servir que d'argumentation". Pour lui, "la littérature ne sert pas du sang tiède". Même analyse pour François-Henri Désérable, primé dans la catégorie "révélation française" pour Evariste, qui souhaite "s'affranchir" de l'immédiateté.

La grande majorité des lauréats préfèrent en effet laisser l'actualité aux journalistes. Sophie Daull, récompensée pour son premier roman Camille, mon envolée, l'utilise "comme un outil pour accentuer un personnage, une situation". "Mais cela reste un emballage", affirme-t-elle. Victor del Árbol, auteur du polar Toutes les vagues de l'océan insiste, quant à lui, sur l'importance de la subjectivité de l'écrivain. "La littérature offre un point de vue, mais celui-ci n'est pas nécessairement vrai. Ce point de vue a des similitudes avec la réalité et cela permet de proposer des hypothèses à la réalité."

"Aller vers les autres... Mais pas pour leur tirer dessus"

Mercredi pourtant, les tragiques attentats de Paris et Saint-Denis étaient bien présents dans tous les esprits. Dans son discours de remerciements, Sylvain Tesson soulignait notamment: "Le voyage consiste à aller vers les autres, pas pour leur tirer dessus, mais pour s'intéresser à eux".

Boualem Sansal, également honoré par le prix de l'Académie française pour son roman d'anticipation 2084 et primé par Lire pour le meilleur roman de l'année 2015, a clôturé la soirée, mais pas la réflexion: "Je vais relire mon livre car l'histoire est un peu devenue une prophétie à la Nostradamus". L'ouvrage de cet intellectuel algérien entraîne le lecteur au coeur d'un régime religieux totalitaire et résonne tristement avec les événements de ce mois de novembre.