Le paradoxe est cinglant. Trois rapports alarmistes du Giec, une conférence des Nations unies sur le climat à Glasgow, des records de chaleurs généralisés sur la planète, des inondations monstres en Belgique et en Allemagne.. Les douze mois écoulés auront rappelé comme rarement l'imminence du péril climatique. Mais rien n'y fait. Dimanche dernier, l'écologie politique et ses deux candidats revendiqués, Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot, se sont une nouvelle fois vu barrer la porte du second tour.
Et quand bien même le premier y serait parvenu, il aurait eu tort d'attribuer quelconque mérite aux accents verts de son programme L'Avenir en commun. L'environnement et l'écologie n'ont été le critère décisif du vote que pour 7 % des électeurs dimanche dernier, selon un sondage Elabe pour L'Express. Loin, très loin derrière le pouvoir d'achat (37 %) mais aussi la sécurité, la santé, les retraites, l'immigration. Fin du mois et fin du monde même combat ? Dans le secret de l'isoloir, la première inquiétude a balayé la seconde.
Chez certains, la pilule risque d'être dure à avaler. Ces dernières semaines, une myriade d'ONG et de groupes de réflexion de divers horizons (The Shift Project, Réseau Action Climat, Institut pour l'économie du climat, L'Affaire du siècle, L214) avaient pourtant inondé le débat public de tableurs et notes d'analyses pour mesurer la compatibilité des programmes avec nos objectifs climatiques. Dans la quasi-totalité des cas, Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot se disputaient les deux premières places. Emmanuel Macron et Marine Le Pen multipliant quant à eux les gommettes rouges, synonymes de mauvaises notes.
"Avec Marine Le Pen, on bascule dans la régression climatique"
"Dimanche 24 avril, on va devoir choisir entre très mauvais et pire que très mauvais", résume à L'Express Jean-Marc Jancovici, président fondateur du Shift Project, qui juge que la présidentielle n'a de toute façon offert aucun programme permettant de répondre à l'ampleur du défi climatique. Faut-il pour autant renvoyer les deux finalistes dos à dos sur cette question ? A l'image des consignes de votes données par les candidats écologistes, le tout sauf Le Pen s'impose aussi dans l'esprit des observateurs. "Le quinquennat d'Emmanuel Macron et ses propositions nous conduisent au statu quo sur la question climatique. Il lui incombe de faire beaucoup plus. Mais s'agissant de Marine Le Pen, on bascule dans la régression climatique. La grosse différence est là", tranche Neil Makaroff, responsable Europe de Réseau Action Climat. La candidate a pourtant investi ce champ. Sous l'impulsion de l'intellectuel Hervé Juvin, elle peaufine depuis 2018 une image plus "écolo", faisant du "localisme" et des "circuits courts" chers à son éminence verte le socle d'une "écologie de la joie de vivre". Concept qu'elle oppose à "l'écologie punitive" et aux méfaits du "globalisme" qu'elle dénonce chez ses adversaires. Elle évoque comme d'autres la nécessaire sortie des énergies fossiles, et même la neutralité carbone.
Reste qu'au-delà de ces concepts théoriques, l'étude fine du programme mène à de nombreuses impasses, remarquent des observateurs. C'est notamment le cas sur l'énergie, souligne Nicolas Goldberg, expert pour Terra Nova et Colombus Consulting. Ce dernier note par exemple que le moratoire que la candidate du Rassemblement national veut imposer sur l'énergie éolienne et le solaire photovoltaïque "rend impossible une trajectoire de réindustrialisation [NDLR : pourtant chère à la candidate] du pays et le respect des engagements climatiques à compter de 2030". Tout aussi dangereux selon lui, la sortie précipitée d'un marché européen de l'électricité annoncée par Marine Le Pen. Alors même que celui-ci garantit l'équilibre du réseau français vu la faible disponibilité de son parc nucléaire. Une énergie que veut justement muscler la candidate, avec la construction de cinq paires d'EPR en 2031 et cinq autres en 2035, soit 20 EPR d'ici à 2050. Une promesse qui fait là encore tiquer l'expert. "C'est fantaisiste", remarque Nicolas Goldberg.
Neil Makaroff ne se rassure pas en regardant le détail des autres propositions. Pêle-mêle, un retour en arrière sur l'interdiction des passoires thermiques en 2025 décidée sous ce quinquennat, considérée par beaucoup comme une avancée ; une relocalisation de l'alimentation qui, ne s'accompagnant pas d'un plan pour la transformer, devrait déboucher sur l'utilisation encore plus massive de pesticides et d'engrais azotés (aggravant la dépendance au gaz) en plus de dépendance à des intrants venus de l'étranger pour compenser la baisse des rendements. Mais également, l'affaissement sur les objectifs d'électrification du parc automobile au profit des véhicules hybrides, l'absence de mesures sur l'efficacité énergétique, la sobriété. Enfin, la mesure étiquetée pouvoir d'achat de la baisse de la TVA de 20 % à 5,5 % sur les produits énergétiques, fait grincer des dents. "C'est une fausse bonne idée. Elle profitera à ceux qui consomment le plus, donc les plus riches. Ce n'est pas donc une mesure de justice sociale. Par ailleurs, cela revient à subventionner l'achat d'énergies fossiles, enchaînant les ménages et la France à cette dépendance", explique-t-il.
Un réveil écologique pour Macron ?
En face, le locataire de l'Elysée pèche beaucoup par omission. "L'insuffisance de la stratégie climatique se mesure à l'évolution des émissions actuelles de la France. Chez Emmanuel Macron, Il y a des intentions qui sont affichées, le président parle de planification écologique, de sobriété, on s'en félicite. Mais il se paie souvent de mots", soutient Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project.
Pour les cinq ans à venir, le président candidat compte quand même y associer des espèces sonnantes et trébuchantes. L'Institut de l'économie pour le climat (I4CE) a identifié une enveloppe de 10 milliards d'euros annuels pour la transition dans le programme du candidat, qui viendront notamment accélérer la rénovation des bâtiments, la décarbonation des transports et de l'industrie, ou l'agriculture et l'adaptation au changement climatique. Sans doute trop peu, d'autant qu'Emmanuel Macron ne compte peu ou pas sur les mesures fiscales ou réglementaires pour inciter ménages et entreprises à investir dans le climat. Il n'empêche. Face à lui, Marine Le Pen n'a à ce jour donné aucune piste de financement des investissements pour le climat, se bornant à indiquer que son grand fonds souverain pourrait être utilisé à cet effet.
Avantage sur le sérieux budgétaire mais aussi sur la stature internationale, remarque Wandrille Jumeaux, fondateur de l'association Le Lierre. Dans le décryptage du programme réalisé par son organisation regroupant des professionnels de la fonction publique, Emmanuel Macron ne récolte pas que des bons points. Mais la dernière ligne droite approchant, il ne veut pas se tromper de combat. "Il est impossible de les situer sur un même plan. Macron, avec toutes les failles qu'on lui connaît, a fait avancer certains thèmes écologistes dans la société française, au travers de la convention citoyenne pour le climat, l'annulation de projets symboliques comme Notre-Dame-des-Landes. Regardez le manifeste de Marine Le Pen, les mots écologie et environnement n'y figurent même pas." Par ailleurs et dans un contexte où l'échelon pertinent pour la lutte contre le réchauffement climatique se déplace au niveau planétaire, Wandrille Jumeaux confie qu'il est difficile de faire l'impasse sur le rôle moteur qu'a pu avoir la France ces dernières années dans le concert des nations. "Qui imagine demain Marine Le Pen, avec sa stratégie isolationniste, avoir un agenda ambitieux sur ces sujets ?"
Neil Makaroff abonde. "Au Parlement européen, le Rassemblement national a voté systématiquement contre les mesures climat et notamment le Green Deal, qui est probablement le plus ambitieux jamais adopté à ce jour." Sans doute résigné comme bon nombre d'écologistes à voter pour un Emmanuel Macron qu'il aura combattu des années durant, l'activiste explique qu'il ne donne "aucun blanc-seing" au président-candidat. A l'approche du second tour et alors que le président lui-même entrouvre la porte à de nouvelles mesures écologiques pour draguer l'électorat insoumis, Neil Makaroff prévient : "Rénovation des bâtiments, énergies renouvelables, véhicule électrique, justice sociale... son programme souffre d'énormes lacunes. Il y a du pain sur la planche." Et une poignée de jours pour convaincre.
