L'Express : Sandrine Rousseau a assimilé le compte Twitter "Sardine Ruisseau", qui se présente explicitement comme étant parodique, à du "cyber-harcèlement". La parodie peut-elle être un harcèlement ?
Raphaël Enthoven : Quand la parodie ne dit pas qu'elle est parodique, quand elle tente de se faire passer pour l'original lui-même, quand elle prend la forme d'un faux compte qui usurpe les traits de quelqu'un afin d'induire les gens en erreur, on peut, à coup sûr, parler de malveillance et - peut-être - de harcèlement. Dans le cas de la moustachue Sardine Ruisseau (qui, comme son nom l'indique, se présente d'emblée comme parodique), il n'y a évidemment aucun délit. Pour une raison simple : à aucun moment, Ruisseau n'attribue à Rousseau les propos qu'elle tient. L'intention de Ruisseau n'est pas de se prendre pour Rousseau, mais de manifester, par la caricature, les traits saillants de Sandrine Rousseau elle-même. Ce qui prête à rire dans les tweets de Ruisseau, ce n'est pas sa ressemblance avec Rousseau, c'est, au contraire, une dissemblance où vient se loger tout ce que Rousseau menace de devenir.
En cela (on ne le dit jamais assez) la caricature est un travail essentiel qui - des Guignols à Charlie en passant par Sardine et ses épigones - manifeste par le rire ce qu'une démonstration peine à dire. Dans tout visage, en toute personne, explique Bergson, on démêle "l'indication d'un pli qui s'annonce, l'esquisse d'une grimace possible, enfin une déformation préférée." Que fait le caricaturiste ? Il saisit ce mouvement parfois imperceptible, et le rend "visible à tous les yeux en l'agrandissant." En faisant d'une faute une manie, en faisant d'un propos absurde une façon de penser, le caricaturiste ne "harcèle" pas, il ne grossit pas non plus, il montre. En durcissant le trait, le caricaturiste met en évidence des détails inaperçus. La caricature de quelqu'un n'est pas sa simplification mais son passage au microscope, et les mutations d'une matière qui se distend quand on la regarde de près.
C'est la raison pour laquelle l'imagination du bon caricaturiste est toujours tempérée par la fidélité au modèle qu'il s'est donné. Sardine Ruisseau n'est drôle que lorsqu'elle (ou il) dit quelque chose que Sandrine Rousseau aurait presque pu dire. Chaque fois qu'elle s'éloigne de son modèle (et que l'on entrevoit la signature de son opinion dans les faits qu'elle commente), Sardine perd de son mordant. L'original, c'est le garde-fou du caricaturiste, qui n'est drôle que s'il exagère, et non s'il invente. Bergson encore : "Pour que l'exagération soit comique, il faut qu'elle n'apparaisse pas comme le but, mais comme un simple moyen dont le dessinateur se sert pour rendre manifestes à nos yeux les contorsions qu'il voit se préparer dans la nature. C'est cette contorsion qui importe, c'est elle qui intéresse."

Le philosophe Raphaël Enthoven le 28 septembre 2019.
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Comment comprendre le fait qu'il y ait désormais plus de gens qui suivent Sardine Ruisseau sur Twitter, que Sandrine Rousseau ? Est-ce l'écrasement de l'original par la copie ?
C'est plus grave que ça. Il s'est passé fin août un événement dont l'importance a été diluée dans la rigolade face à un juste retour de bâton. Pour la première fois dans l'histoire de la démocratie, une caricature a été plus suivie que son originale. Quand Sardine Ruisseau a eu davantage d'abonnés que Sandrine Rousseau (qui, la veille, avait réclamé sa censure et cru l'obtenir), nous avons changé de monde.
C'est-à-dire ?
Thierry le Luron faisait rire tout le monde (à commencer par ses cibles) mais nul ne le confondait avec Giscard ou Mitterrand. Plus près de nous, quand les Guignols, Laurent Gerra, Nicolas Canteloup, excellaient à incarner telle ou telle figure politique, il ne venait à l'idée d'aucun spectateur d'entendre autre chose qu'une salutaire (et parfois hilarante) exagération. Chacun est à sa place (et les bénéfices de la caricature sont collectifs) quand tout le monde s'entend à ne pas remplacer l'original par la copie.
A l'ère de Twitter (où la seule mesure de la puissance tient au nombre d'abonnés) et dans le cas particulier du match Rousseau-Ruisseau, nous avons assisté à un retournement inédit. Entre l'originale (Sandrine Rousseau) qui vit du buzz qu'elle crée quotidiennement en racontant n'importe quoi, et la parodie (Sardine Ruisseau) qui se nourrit des sottises de la première comme du lait dont on fait le fromage, c'est l'originale qui a pris la main. De l'hommage à Jean-Paul Belmondo ("Merci Jean-Pierre Belmondo (sic) d'avoir porté haut le cinéma français. Une dernière cascade en espérant qu'elle n'ait pas été trop difficile") aux sondages qu'elle improvise ("bifteck ou planète ?") en passant par les malédictions qu'elle adresse ("Chouchou, fais attention à ton cancer colorectal...") ou encore la photo de son frère avec un tee-shirt "Eat the rich" ("mangez les riches") qui dévoile une piscine en arrière-plan, Sandrine Rousseau fait tant de gaffes que ses propres sentences sont, en elles-mêmes, plus absurdes que leurs caricatures.
Les apophtegmes dont Rousseau est capable excèdent les altérations que Ruisseau parvient à lui infliger. La Sardine a beau être inventive dans ses pirouettes, aucune saillie n'atteint l'excellence spontanée de sa proie. Sandrine Rousseau est, à elle seule, plus risible que lorsqu'elle est tournée en ridicule. C'est comme si, en son temps, Chirac avait lui-même porté le costume de "super-menteur" dont les Guignols l'avaient opportunément affublé... Son inaptitude au second degré (et le goût de voir une oeuvre fasciste dans la rigolote parodie d'elle-même) transforme Rousseau elle-même en clown. Comme Victor Hugo le dit de Quasimodo : "la grimace était son visage". Mais paradoxalement, le tour de force qui consiste à battre sa propre caricature sur le terrain de l'outrance coûte à l'athlète la primauté sur Twitter. Le prix à payer du génie comique de Sandrine Rousseau, c'est la prévalence de sa parodie. Désormais, c'est Sandrine Rousseau qu'on va suivre pour rigoler et Sardine Ruisseau qu'on va lire pour savoir ce que pense la première.
En quoi serait-ce grave ?
C'est une complète inversion des responsabilités. Sandrine Rousseau est députée et on l'écoute comme on va au cirque. Sardine Ruisseau n'est pas élue de la Nation, et pourtant c'est sa parole qui va donner le "la". Personne n'est ici dans son rôle. Twitter est le théâtre et l'artisan d'un chamboulement qui en dit long sur l'époque : quand la vérité compte moins que le désir (ou quand la réalité est plus drôle que la parodie), on peut désormais intervertir les rôles. Bergson avait, à sa manière, entrevu cette bacchanale : parce que toute forme est d'abord le dessin d'un mouvement, dit-il dans Le Rire, le caricaturiste "qui altère la dimension d'un nez, mais qui en respecte la formule... fait véritablement grimacer ce nez : désormais l'original nous paraîtra, lui aussi, avoir voulu s'allonger et faire la grimace." Il n'est pas rare qu'aiguisé par l'art du caricaturiste, l'oeil du spectateur voie soudain l'esquisse de ses outrances dans le visage original, et "nous rions alors d'un visage qui est à lui-même, pour ainsi dire, sa propre caricature." Mais ce que Bergson n'avait pas prévu, c'est que l'original surpasse délibérément sa contrefaçon.
Vous-même n'étiez pas tendre, il y a quelques années, pour votre propre parodie en ligne...
C'est vrai. Mais nous étions clairement dans le "cas de figure" où la parodie tentait de se faire passer pour l'original (puisque c'était ma photo qu'ils employaient) dans le seul but d'altérer mon image en m'attribuant des propos (détestables) qu'à aucun moment je n'ai laissé entendre. Je les ai un peu allumés, mais il ne m'est jamais venu à l'idée d'attaquer en justice pour "harcèlement" les braves militants qui s'étaient lancés dans cette entreprise. J'avoue que, présumant qu'il s'agissait d'Insoumis, j'ai parié sur l'usure et la fatigue d'avoir à forger chaque jour un truc drôle. J'ai bien fait. A ma connaissance, mon clone a disparu.
Face à Yann Barthes qui lui demandait s'il y a des "limites à la caricature", Sandrine Rousseau a répondu : "Oui car là, c'est très humiliant en fait pour les personnes discriminées dans la société, et d'ailleurs, ça dit quelque chose (...) : on veut maintenir cette hiérarchie sociale, parce que cette hiérarchie sociale, elle est importante pour réaliser le profit, la croissance etc."...
En réalité, Sandrine Rousseau reprend l'argumentaire d'une tribune d'Océanerosemarie (désormais "Océan") parue dans Libération en 2017, où l'auteure, devenue auteur, explique que la frontière entre l'humour et "l'incitation à la haine" est aisément franchie par ceux qui n'écoutent pas l'opinion des "concernés" (Océan parlait du "blackface" d'Antoine Griezmann). Et que, pour cette raison, il faut se réjouir qu'il soit devenu impossible de hurler à la censure chaque fois qu'on empêche quelqu'un de se moquer d'un "racisé". Or, au principe de sa démonstration se trouve l'idée selon laquelle l'humour doit "servir" à quelque chose : "en tant qu'humoriste, il me semble fort intéressant de nous demander à quoi servent nos blagues, et surtout qui elles servent."
Et c'est là l'idée-maîtresse que développe Sandrine Rousseau. Loin de le détester, Rousseau veut soumettre l'humour à la loi supérieure d'une contre-hiérarchie entre les êtres. L'humour, oui ! Mais s'il s'exerce aux dépens des victimes, alors c'est qu'il est le bras armé des dominants, et il est condamnable à ce titre. Dans ce monde-là, l'humour n'est plus libre, mais soumis à l'exigence de bienveillance envers les démunis présumés - comme la pédagogie devait exclure, dans la cité idéale de Platon, les textes où Homère célébrait la colère.
A l'objection de Yann Barthes ("on rit chacun à sa façon"), Sandrine Rousseau a répondu : "ça fait partie des transformations que nous devons faire." Qu'en pensez-vous ?
Les limites que Sandrine Rousseau assigne à l'humour sont celles de l'offense. Laquelle n'est pas déterminée par le crime, mais par la façon dont la chose est vécue. C'est ainsi que Sandrine Rousseau peut tranquillement parler de "harcèlement" à propos de sa parodie, alors qu'en droit, aucun tribunal ne lui donnerait raison. Le droit qu'elle se donne de le faire n'est pas le droit, mais le sentiment d'être harcelée. Le problème, c'est que si l'offense était un critère de la loi, si la règle variait selon la couleur ou la susceptibilité de chacun, il n'y aurait plus de monde commun puisque chacun de nos gestes serait susceptible, malgré nous, de tomber sous le coup de cette législation arbitraire. Un monde où l'offense fait la loi est un monde qui judiciarise toute discussion. Imaginez, par exemple, que vous soyez hostile à l'IVG, et que la personne qui vous fait face se sente offensée par votre opinion, vous seriez fondés à vous traîner mutuellement en justice. Or, la seule façon, estime Sandrine Rousseau à juste titre, d'éviter la guerre judiciaire de chacun contre chacun est d'extirper à la racine toute pulsion offensante, de laver le cerveau des gens pour en extraire la tentation de manquer de respect, de rectifier l'orthographe, de réécrire l'histoire, de faire peur aux adversaires et de les condamner, sans appel ni avocat, sur fond d'accusation.
Le totalitarisme est le fin mot d'un désir de justice qui demande à la loi de sanctionner l'offense. Le spectateur ébahi en a un aperçu quand (vous l'avez rappelé) à l'objection de Yann Barthes ("on rit chacun à sa façon"), Sandrine Rousseau a répondu : "ça fait partie des transformations que nous devons faire." Traduction : Sandrine Rousseau ne veut pas simplement censurer (au nom de la tolérance) l'humour qui lui déplaît, mais également rééduquer en profondeur les individus perméables à ce genre de rire. Les "transformations" dont elle parle ne concernent pas la société (et de nouvelles lois) mais l'individu duquel, pour son bien, Sandrine Rousseau prétend éradiquer telle ou telle source d'hilarité. C'est logique : pour que la liberté soit compatible avec le "respect", il faut qu'aucun de nos appétits ne nuise à l'autre. Le monde de Sandrine Rousseau n'est réalisable qu'au prix de la réduction et de la rééducation de nos caractères, qui va avec l'amputation en profondeur de nos désirs.
Sandrine Rousseau s'est comparée à Ségolène Royal ou Eva Joly. Ces femmes politiques ont-elles subi un traitement particulier du fait de leur sexe ?
Non, précisément ! Elles ont toutes les deux beaucoup joué de cela, mais - hormis quelques inévitables abrutis objectivement sexistes - c'est leur nullité (et non leur féminité) qui leur a valu de sombrer dans la disgrâce, ou de changer de métier. Il est d'autant plus intéressant que Sandrine Rousseau compare son sort à ses deux fausses victimes. Elle aurait pu s'inscrire dans le sillage de femmes véritablement harcelées, comme Mennel (vilipendée à cause de son turban) ou Mila (qui vit sous protection policière depuis des années pour avoir blasphémé). Qu'est-ce qui l'en retient ? Pourquoi Ségolène Royal, dont les propos sur Cuba, sur Mila, sur l'Ukraine ou sur les antivax sont les seules causes de discrédit, et qui brandit le "sexisme" chaque fois qu'on lui adresse une critique ? Pourquoi Sandrine Rousseau se donne-t-elle de fausses victimes, au lieu de vraies ? Peut-être sait-elle, au fond, qu'elle n'est pas plus "harcelée" qu'une autre, qu'elle profite des vraies victimes en se prenant pour l'une d'elles, que seules ses sottises lui valent de susciter tant de d'hilarité, et qu'aux yeux du droit, une complainte n'est pas une plainte.
Qu'avez-vous pensé de la polémique nationale sur le barbecue comme "symbole de virilité" ? Les données montrant une différence entre hommes et femmes dans la consommation de viande rouge comme dans le choix d'être végétarien, n'est-ce pas un débat légitime qu'a lancé Sandrine Rousseau ?
Le diagnostic n'est pas absurde. Il est vrai que les hommes mangent plus de viande que les femmes. A l'échelle des statistiques, comme de l'inconscient collectif, elle n'a pas tort. En témoignent les virilistes du RN qui ont cru bon de lui répondre que "la masse musculaire des hommes les conduit depuis la nuit des temps, à consommer davantage de viande (protéines) que les femmes" (Julien Odoul) sans voir qu'elle-même ne disait pas autre chose. L'erreur tient davantage, à mon avis, dans la conclusion qu'il faut en tirer : Sandrine Rousseau, qui voit dans le mâle barbecue l'un des maillons d'une chaîne délétère attachée à détruire la nature, propose, en conséquence, de démasculiniser le monde, alors qu'il faudrait tout simplement, et plus modestement, féminiser le barbecue !
Au lieu d'assigner le barbecue à un genre, qu'on accuse de tous les maux, il faudrait en dégenrer la pratique, de manière à ce que des clichés comme "le barbecue, c'est un truc de mecs" paraissent enfin ridicules. C'est l'une des failles de "l'écoféminisme" dont Madame Rousseau se veut la maîtresse à penser. A force de tenir la masculinité en elle-même pour toxique, elle en vient à disqualifier certains usages, au lieu de se soucier de les étendre à tous et toutes.
Fabien Roussel, avec qui vous avez signé un livre il y a quelques mois, a répondu : "Pour moi on mange de la viande en fonction de ce que l'on a dans son porte-monnaie et pas dans son slip". Rousseau et Roussel sont-ils irréconciliables, après leurs oppositions passées au sujet de la gastronomie française ?
C'est leur caractère qui les rend irréconciliables. Rousseau est un curé ; Roussel, un défroqué. Rousseau est une bourgeoise que la société préoccupe ; Roussel, un militant que la pauvreté empêche de dormir. Rousseau voudrait qu'on mange moins de viande ; Roussel voudrait que tout le monde puisse en manger. Enfin, Rousseau tient la nature pour normative, le genre et l'appartenance pour déterminants, alors que Roussel, héritier des Lumières avant d'être marxiste, persiste à s'intéresser aux êtres séparément de leur couleur ou de leur sexe. L'un est aimable, l'autre l'est nettement moins.
