Bonne surprise pour le Maroc, mauvaise pour l'Algérie. Le gouvernement espagnol a apporté pour la première fois publiquement, le 18 mars dernier, son soutien au projet d'autonomie marocain pour le Sahara occidental, alors que Madrid avait toujours adopté une position neutre entre Rabat et les indépendantistes sahraouis du Front Polisario, soutenus par Alger.

Pedro Sanchez s'est aussi fait des ennemis supplémentaires en Espagne, où l'ensemble des formations politiques ont dénoncé son revirement sur la question épineuse de l'ancienne colonie espagnole. Le Premier ministre devrait s'expliquer la semaine prochaine devant les députés afin d'expliquer ce changement de position radical.

Un territoire riche et disputé

Coupé du Nord au Sud depuis les années 1980 par un "mur de défense", comme l'appellent les autorités marocaines qui l'ont érigé, long de 2700 km, le Sahara occidental compte plus d'un demi-million d'habitants. Au coeur de la rivalité entre Rabat et Alger, et même de la rupture diplomatique entre les deux frères ennemis en août dernier, la région recèle une manne économique. Elle bénéficie d'une façade maritime de 1000 kilomètres - ses eaux sont parmi les plus poissonneuses du monde - et de sols riches en phosphate, composant principal des engrais, dont les cours flambent en ce moment.

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Officiellement, le Sahara occidental (600 000 habitants), situé à la frontière sud du royaume, n'appartient pas au Maroc. La majorité des Etats de la planète ne reconnaît pas sa souveraineté sur ce territoire disputé, également revendiqué par les indépendantistes du Front Polisario. Soutenus par l'Algérie, ceux-ci ont proclamé en 1976 la République arabe sahraouie démocratique. Plus de quatre décennies plus tard, le conflit reste vif. Rabat, qui contrôle près de 80% de ce territoire, propose un plan d'autonomie sous sa souveraineté tandis que le Polisario réclame un référendum d'autodétermination.

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© / Dario Ingiusto / L'Express

"Attirés par de généreuses subventions gouvernementales, de nombreux Marocains ont déménagé sur ce territoire pour obtenir des emplois dans le secteur public et les industries de la pêche et des phosphates", précise un rapport de l'ONG Crisis Group, publié en octobre.

Le Maroc assure par ailleurs mener d'importants programmes d'investissements, mais le Polisario estime qu'ils ne profitent pas à la population sahraouie. De 100 000 à 200 000 réfugiés sahraouis, selon les sources, vivent dans des camps près de la ville algérienne de Tindouf, près de la frontière marocaine.

Mettre fin à une crise avec Rabat

En soutenant publiquement la proposition marocaine d'autonomie, Madrid a fait le geste que Rabat attendait pour mettre fin à une crise diplomatique majeure. Causée par l'accueil en Espagne en avril du chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario, pour y être soigné du Covid, cette brouille avait entraîné l'arrivée mi-mai de plus de 10 000 migrants dans l'enclave espagnole de Ceuta, à la faveur d'un relâchement des contrôles côté marocain.

Rappelée alors par Rabat, l'ambassadrice marocaine en Espagne a fait son retour dimanche. En contrepartie de son virage sur le Sahara, cause nationale au Maroc, Madrid assure pouvoir compter sur une "coopération totale" de Rabat dans "la gestion des flux migratoires", motif central de cet accord.

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"L'Espagne sait par expérience que quand les relations avec le Maroc sont bonnes, les arrivées de migrants diminuent drastiquement", souligne Eduard Soler, expert de l'Afrique du Nord au Centre des Affaires internationales de Barcelone. Mais "les garanties que l'Espagne a pu avoir sur le contrôle des flux migratoires ne peuvent pas être tenues pour acquises", met en garde Irene Fernandez Molina, professeure de relations internationales à l'université britannique d'Exeter.

Le gouvernement espagnol estime aussi que l'accord avec Rabat permettra de garantir son "intégrité territoriale". Une référence implicite aux enclaves de Ceuta et Melilla, revendiquées par le Maroc qui pourrait donc mettre un temps en sourdine ses prétentions.

Risques sur l'approvisionnement en gaz

Reste que le timing et la méthode de l'annonce de la position espagnole par Rabat, contraire aux usages diplomatiques, posent question. "Cela donne l'impression que le palais royal (marocain) a probablement anticipé" une communication sans en avertir l'Espagne "avec certaines intentions", note Isaias Barreñada, professeur de relations internationales à l'Université Complutense de Madrid.

La première conséquence a été le rappel par l'Algérie, principal soutien du Polisario, de son ambassadeur à Madrid, ce qui a ouvert une autre crise diplomatique aux conséquences incertaines. Madrid affirme pourtant avoir prévenu Alger en amont de son soutien au plan d'autonomie proposé par le Maroc. Mais les répercussions pourraient néanmoins être importantes pour l'Espagne.

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L'Algérie est en effet un des principaux fournisseurs de gaz de l'Espagne, ce qui met Madrid à la merci de représailles, en pleine flambée des prix de l'énergie accentuée par la guerre en Ukraine. Professeur à l'école de commerce Esade, Enric Bartlett Castellà juge néanmoins "peu probable" qu'Alger réduise ou coupe son robinet, "vu le niveau actuel des prix" et car "le respect des contrats signés est une garantie importante" de la crédibilité d'un fournisseur.

Mais l'Algérie pourrait en revanche revoir à moyen terme son partenariat avec Madrid et réserver ses surplus de production à d'autres pays, met-il en garde. Ce qui obligerait l'Espagne à chercher d'autres fournisseurs, plus lointains et donc plus onéreux. "L'Algérie est un allié très important pour l'Espagne, qui apporte de la stabilité dans sa fourniture en gaz et va continuer à le faire dans le futur", a voulu rassurer lundi la ministre espagnole de l'Economie, Nadia Calviño.

L'Espagne a toutefois réduit récemment sa dépendance au gaz algérien via des importations de gaz naturel liquéfié (GNL) à cause de la mise à l'arrêt par Alger d'un gazoduc passant par le Maroc, sur fond de crise entre les deux pays du Maghreb. "Auparavant, près de 50% du gaz espagnol venait d'Algérie. Mais en janvier, Washington est devenu le premier fournisseur de l'Espagne, avec 30% de ses importations, contre 28% pour Alger", souligne Gonzalo Escribano, chercheur à l'institut Elcano de Madrid.

Incompréhension en Espagne

En plus de se mettre l'Algérie à dos, Pedro Sanchez a été fortement critiqué dans son propre pays après cette prise de position qui a engendré un profond malaise au sein de la coalition au pouvoir. Favorables à l'autodétermination des Sahraouis, ses alliés de Podemos (gauche radicale) ont dénoncé l'"incohérence" et l'"opacité" de cette décision par la voix de la ministre du Travail Yolanda Diaz, qui a toutefois assuré que cette crise n'aurait pas raison du gouvernement. Il n'en reste pas moins que ces nouvelles tensions avec Podemos interviennent à un moment délicat pour Pedro Sanchez, alors que la grogne sociale monte dans le pays face à une inflation record.

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Au-delà de Podemos, le revirement sur le Sahara a été dénoncé par l'ensemble des formations politiques qui réclament, comme le Parti Populaire (PP, droite), au Premier ministre socialiste d'expliquer sa décision sur un sujet "qui faisait consensus depuis 47 ans" et le départ des Espagnols du Sahara en 1975.

Intervenant au Sénat, le ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares a assuré pour sa part que "la position de l'Espagne était similaire à celle de la France et de l'Allemagne". "Il y a deux possibilités" dans ce dossier, a-t-il dit. "Parler, parler ou contribuer à résoudre un conflit qui dure depuis 46 ans, et c'est ce que veut faire le gouvernement espagnol", s'est-il défendu. Selon la porte-parole du gouvernement Isabel Rodriguez, le chef du gouvernement espagnol devrait s'expliquer la semaine prochaine devant les députés.