Fin de cavale pour Carles Puigdemont ? L'ex-président catalan a été arrêté jeudi en Sardaigne, et risque une possible extradition vers l'Espagne sur la base d'un mandat d'arrêt européen. Remis en liberté ce vendredi, il a toutefois été autorisé à quitter l'Italie dans l'attente de la prochaine audience à laquelle il prévoit d'assister le 4 octobre selon son avocat. L'eurodéputé est toujours poursuivi dans son pays pour "sédition" et "détournements de fonds publics", depuis la tentative de sécession de la Catalogne en 2017 (dont il était la principale figure) et sa fuite en Belgique dans la foulée. Pour Benoît Pellistrandi, historien spécialiste de l'Espagne et auteur du Labyrinthe catalan (Desclée de Brouwer, 2019), sa possible extradition pourrait ne pas faire que des mécontents dans le camp indépendantiste.
L'Express : Carles Puigdemont va-t-il être extradé en Espagne, après son arrestation jeudi en Italie ?
Benoît Pellistrandi : C'est une possibilité tout à fait crédible, dans la mesure où il a perdu son immunité parlementaire européenne. Il convient toutefois de souligner que cette décision a fait l'objet d'un recours qui est encore examiné par la justice de l'Union Européenne (UE). Le débat porte donc aujourd'hui sur la question de savoir si ce recours est suspensif ou non. Il est clair que si les autorités italiennes ont pris le risque de l'arrêter, c'est qu'elles estiment que le mandat d'arrêt le concernant est légitime. Nous aurons vraisemblablement la réponse d'ici une quinzaine de jours, le temps que les débats juridiques concernant son extradition soient tranchés.
Quelles répercussions peut avoir la nouvelle de cette possible extradition en Catalogne ?
Cela se répercute de manière assez paradoxale. Dans un premier temps, on a observé une réaction officiellement unanime des partis indépendantistes, qui ont tous manifesté leur soutien à Carles Puigdemont. Ils n'avaient pas d'autre choix que d'être solidaires avec lui, et ont donc déroulé un discours bien rodé visant à demander la fin de la répression politique et sa libération.
Cependant, officieusement, une partie des indépendantistes catalans ne sont pas mécontents de voir se profiler sa potentielle sortie du jeu politique. Carles Puigdemont est en effet aujourd'hui le principal obstacle à une sortie de crise autour de l'indépendantisme en Catalogne. Depuis qu'il a quitté l'Espagne en octobre 2017, il n'a eu de cesse de mettre des bâtons dans les roues à la résolution de ce conflit, alors que le gouvernement espagnol et Esquerra Republicana de Catalunya - le parti indépendantiste de gauche devenu la première force politique catalane à l'issue des élections du mois de février dernier - veulent passer à une autre étape.
Du côté de la population catalane, peut-on s'attendre à des manifestations contre cette potentielle extradition ?
Il y aura sans doute quelques manifestations de soutien, toutefois il faut avoir en tête que la population catalane commence à être lasse de cette affaire après quatre ans. De plus, elle sort de presque deux ans de Covid, ce qui contribue à renforcer cette lassitude. La situation a changé depuis les grandes manifestations de 2017, 2018 et 2019. Par ailleurs, n'oublions pas qu'au mois de juin le gouvernement espagnol a accordé des grâces aux indépendantistes catalans qui avaient été condamnés lors des événements d'octobre 2017, ce qui constitue un geste d'apaisement important. Il me semble donc improbable que la mythologie incandescente d'octobre 2017 ressurgisse.
L'image de Carles Puigdemont a-t-elle été écornée ?
Son aura a effectivement beaucoup pâli. L'homme n'a ni démontré un grand courage, ni un grand sens politique, et il agace désormais plus qu'il ne fédère. De plus, à son grand désarroi, il n'est pas réellement considéré comme un martyr de la cause indépendantiste. En réalité, les indépendantistes qui, contrairement à lui, n'ont pas fui la Catalogne, sont bien plus légitimes à se présenter comme tel. Même s'il tente d'apparaître comme le héros de cette indépendance, c'est une construction chimérique qui n'est pas majoritaire au sein de la population catalane.
Quel est actuellement l'état des relations entre Barcelone et Madrid ?
Il s'est amélioré ces derniers mois. La semaine dernière, par exemple, les négociations entre le gouvernement espagnol et l'exécutif régional catalan visant à trouver une issue politique à la crise, ont repris. Les indépendantistes de Esquerra Republicana de Catalunya, ont compris qu'il était encore prématuré d'espérer une indépendance de la Catalogne. Ils opèrent donc un travail de longue haleine pour créer petit à petit les conditions d'une indépendance imparable. Pour eux, cela sera possible lorsque 65 à 70% de Catalans y seront favorables. Actuellement, on se trouve à seulement 42%. Sans renier cet objectif, les indépendantistes au pouvoir souhaitent donc s'entendre avec le gouvernement central de Madrid en attendant.
Il y a toutefois des débats au sein du camp indépendantiste. Le parti Junts per Catalunya de Carles Puigdemont est bien plus radical et souhaite toujours obtenir l'indépendance le plus rapidement possible. Il existe donc un clivage entre les pragmatiques d'un côté, et les radicaux qui veulent rester fidèles au rêve d'indépendance d'octobre 2017, qu'ils ont touché du doigt mais a finalement été un échec.
L'incertitude qui plane aujourd'hui sur ces négociations est l'impact qu'aura l'arrestation de Carles Puigdemont sur cet équilibre entre les deux partis. Si l'aspect émotionnel de cette arrestation l'emporte et conduit à un renforcement des plus radicaux, alors on ne peut pas exclure un retour de flamme indépendantiste qui contraindrait les membres d'Esquerra Republicana de Catalunya à durcir le ton face au gouvernement espagnol, de peur de passer pour des traîtres. A ce moment-là, le processus de négociation pourrait dérailler, et c'est bien ce qu'espère Carles Puigdemont.
