Il était encore ministre de la Santé fin janvier. La notoriété acquise au gouvernement l'a convaincu qu'il avait ses chances à des élections locales. Il a quitté l'exécutif pour remplacer le candidat mal aimé des sondages en pleine vague de Covid-19. Le parcours de Salvador Illa, tête de liste du Parti socialiste (PSOE) aux élections régionales catalanes du dimanche 14 février, rappelle bien sûr l'aventure d'Agnès Buzyn aux élections municipales de Paris, onze mois plus tôt. Sauf qu'Illa prétend, lui, remporter son pari. Et qu'à en croire les sondages, le représentant socialiste peut nourrir un espoir : briser la logique qui, depuis une dizaine d'années, a permis à deux grandes formations indépendantistes d'imposer un seul agenda politique : la quête de la souveraineté. Voire, mais ce serait un exploit, s'emparer de la présidence de la région à la faveur des divisions des sécessionnistes.
Ce que rêve d'interrompre Salvador Illa, et avec lui une part importante des Catalans - dont il reste à voir si elle est majoritaire - c'est "el procés". "Le processus", comme on appelle en Catalogne et dans le reste de l'Espagne ce projet politique qui, depuis 2012, a conduit la région à un référendum illégal et à une déclaration d'indépendance non suivie d'effet en 2017, puis à la condamnation à la prison ferme des principaux dirigeants. Et enfin au départ en Belgique (appelé "exil" par les indépendantistes, "fuite" par leurs adversaires) du président régional de l'époque, Carles Puigdemont.
Les indépendantistes divisés
Un processus dont on peine aujourd'hui à distinguer un quelconque horizon. Même majoritaires en sièges au Parlement régional, les indépendantistes, divisés, ne revendiquent plus vraiment l'indépendance ; ils réclament plutôt la fin de l'oppression", passant à leurs yeux par une loi d'amnistie pour les dirigeants condamnés. Les négociations avec Madrid sur une évolution du statut de la communauté autonome ont donné lieu à une réunion bipartite début 2020, jamais reconduite depuis que la pandémie monopolise la vie politique. Les slogans d'ERC, le parti de la gauche indépendantiste, dorénavant le plus modéré de son camp, et de Junts, héritier de la tradition nationaliste de centre droit, aujourd'hui radicalisée, ont d'ailleurs perdu tout souffle épique. "Aux côtés des gens", proclame ERC, "Junts per fer, junts per ser" (Ensemble pour faire, ensemble pour être), réplique Junts. Même les plus acharnés, le petit parti d'extrême gauche CUP, se contente d'"Un nouveau cycle pour gagner".
C'est dans ce contexte qu'il y a, pour les socialistes, une carte à jouer. Le premier secrétaire du Parti socialiste catalan (PSC), Miquel Iceta, s'est rendu compte qu'avec sa candidature, sa formation se heurtait à un plafond ; mais que l'engouement pour Illa pouvait le faire voler en éclats. "De nombreux électeurs non indépendantistes s'étaient résignés, indique Gabriel Colomé, professeur de Sciences politiques à l'Université de Barcelone. La question était de savoir si c'était ERC ou Junts qui gagnerait les élections. Avec l'arrivée d'Illa, un autre match a commencé. Aujourd'hui, le débat se déroule à trois, les non indépendantistes ont leur candidat".
"Un effet Illa, pas un effet Buzyn"
Dans tous les sondages, le PSC conduit par Illa arrive parmi les trois premiers. L'institut public CIS le place même à la tête de son enquête. "La notoriété d'Illa est énorme, parce que les Catalans l'ont vu à la télévision tous les jours, constate Marc Santjaume, professeur de Sciences politiques à l'Universitat oberta de Catalunya. C'est une base importante. Illa n'est certes pas très charismatique, mais le parti peut travailler son profil, envoyer Pedro Sanchez le soutenir à Barcelone, ce n'est pas rien d'avoir un président du gouvernement à ses côtés".
Pour Joan Marcet, politologue à l'Université autonome de Barcelone et ancien député socialiste, "ses adversaires lui reprochent logiquement d'abandonner le navire en pleine tempête en quittant le Ministère. Mais, dans les faits, on constate un effet Illa, qui dope la candidature du PSC. Pas un effet Buzyn".
Reste que le camp d'en face ne lui fait aucun cadeau. Dans la dernière ligne droite de la campagne, Junts, ERC et la CUP ont paraphé un document interdisant aux signataires d'entamer la moindre négociation pouvant porter le parti socialiste catalan à la tête de la région. On pouvait l'attendre de Junts, issu d'une tradition de droite, et de la CUP, jusqu'au - boutiste. ERC, en revanche, "renonce à son rôle de parti central, capable de tisser des alliances de deux côtés, avec le reste des indépendantistes, ou avec le reste de la gauche, analyse Marc Santjaume. Le parti a probablement pris peur : Ils n'ont pas voulu apparaître comme le seul parti indépendantiste prêt à pactiser avec les socialistes".
S'il échoue à forger une majorité derrière lui, Illa devra étudier une dernière tactique, celle du moindre mal, aux yeux de certains anti-indépendantistes : soutenir un président sécessionniste modéré, diviser l'alliance des frères ennemis ERC et Junts, et enterrer le cycle du "procés". Pour Illa et les autres, le chemin est encore long avant de pouvoir commencer à apaiser les tensions entre Barcelone et Madrid.
