Les gauches ibériques vont-elles garder encore longtemps le contrôle du dernier camp retranché du socialisme en Europe ? Au Portugal, le Parti communiste (PCP), allié depuis 2015 au Bloc de gauche (BE, équivalent local de La France insoumise), a fait tomber le gouvernement du socialiste Antonio Costa, le 27 octobre, au motif que le projet de budget pour 2022 était trop timide sur l'accès au logement, la modernisation de la santé publique et la protection des salariés au travail.

Contre toute attente, les Portugais vont devoir retourner aux urnes le 30 janvier, a annoncé le président de la République, le conservateur Marcelo Rebelo de Sousa. Les socialistes sont certes en tête des intentions de vote, mais le doute subsiste sur leur capacité à retrouver à eux seuls une majorité stable au Parlement face à une droite qui fourbit ses armes. Le PSD de centre droit et la formation d'extrême droite Chega ("Ça suffit") occupent la deuxième et la troisième place dans les intentions de vote.

En Espagne, c'est la ministre du Travail Yolanda Diaz, communiste et chef de file du regroupement des gauches radicales, qui est actuellement la personnalité la plus populaire du gouvernement - depuis que Pablo Iglesias, ancienne égérie du parti Podemos, a abandonné la vie politique, en mai. Cette ancienne syndicaliste, n° 3 de l'exécutif, exerce une telle pression sur le Premier ministre socialiste Pedro Sanchez à propos du droit du travail et de la politique du logement - dans le cadre du débat budgétaire aux Cortes (la Chambre des députés) - que certains s'interrogent sur la durabilité de l'alliance gouvernementale.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez au théâtre du Liceu de Barcelone, le 21 juin 2021

Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez au théâtre du Liceu de Barcelone, le 21 juin 2021

© / afp.com/LLUIS GENE

Cet attelage formé par le parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et la gauche radicale (regroupée dans un bloc baptisé Unidas Podemos), ne tient qu'avec l'appui des députés nationalistes basques et catalans. Et rien ne dit qu'il pourra garder le pouvoir jusqu'à la fin de la législature, en décembre 2023. Car la concurrence devrait s'exacerber entre les deux formations de gauche, toutes deux soucieuses de porter le flambeau des avancées sociales et d'attirer à elles les classes populaires.

En Espagne, jamais Vox (extrême droite) n'a été aussi haut dans les sondages

La droite est bien plus menaçante que chez son voisin ibérique, avec un Parti populaire (PP) en tête des sondages et la formation extrémiste Vox, en troisième position, créditée de 15% des intentions de vote. L'émergence de l'extrême droite dans le paysage politique espagnol, inédite, constitue à la fois une force et une faiblesse pour la gauche au pouvoir.

"Unidas Podemos jouit actuellement d'un fort pouvoir de pression sur les socialistes, en raison de la menace d'une possible alliance entre la droite et l'extrême droite si des élections anticipées étaient convoquées. Jamais Vox n'a été aussi haut dans les sondages, c'est un retour de balancier après la tentative avortée de sécession de la Catalogne en 2017", analyse Xavier Arbos Marin, professeur de sciences politiques à l'université de Barcelone.

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Au Portugal, "ce qui vient de se produire repose sans doute sur un calcul de la part de la gauche de la gauche, laquelle pense pouvoir se refaire une santé en accélérant le calendrier électoral". Cette crise politique portugaise, par sa soudaineté, inquiète les socialistes espagnols. "Pedro Sanchez surveille de près l'évolution de la situation à Lisbonne.

Si la gauche radicale sort renforcée aux élections de janvier 2022, cela pourrait donner l'idée à Podemos de faire chuter le gouvernement espagnol, estime l'historien Benoît Pellistrandi, professeur de chaire supérieure au lycée Condorcet, à Paris. Si, au contraire, la gauche radicale portugaise sort affaiblie du scrutin, Sanchez sera conforté dans sa stratégie de coalition."

En théorie, le gouvernement Sanchez ne peut pas exploser sur un rejet du budget, "car contrairement à la Constitution portugaise, son homologue espagnole autorise l'exécutif à gouverner avec un budget voté antérieurement, ce qu'a d'ailleurs fait le conservateur Mariano Rajoy en 2017 et 2018", rappelle cet expert.

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Mais l'exécutif n'est toutefois pas à l'abri d'une forte secousse. En 2018, un nouveau budget avait fini par être voté à Madrid, fin mai. Or une semaine plus tard, une motion de censure faisait tomber le gouvernement Rajoy, du jamais vu depuis le retour de la démocratie dans le pays, en 1977.

Le coup de théâtre lusitanien constitue donc bel et bien un avertissement pour les Espagnols. D'autant que personne ne l'a vu venir. "La récente chute du gouvernement portugais a été une surprise pour toute la population ; pour le président de la République ; pour la droite, qui accusait la gauche de mettre en scène ses divisions de façon artificielle ; et pour les électeurs de gauche, pour qui cette crise est très désagréable", résume Antonio Costa Pinto, chercheur à l'Institut des sciences sociales de l'université de Lisbonne.

L'Espagne présidera l'Union européenne au second semestre 2023

Le scénario portugais est-il transposable à l'Espagne ? Pas si sûr. "A Lisbonne, les partis de gauche n'ont jamais voulu former une coalition en tant que telle, il y avait des accords parlementaires au cas par cas mais l'extrême gauche n'avait aucun ministre au gouvernement", souligne Leonete Botelho, journaliste politique au quotidien Publico. Autre argument qui joue en faveur du maintien en place du socialiste Sanchez : l'Espagne présidera l'Union européenne au second semestre 2023. "C'est un motif sérieux, pour les gauches, d'aller au bout de la législature en cours", fait remarquer Eduardo Bayon, consultant en communication et stratégie politique.

Les tensions entre socialistes et gauche radicale en Espagne et au Portugal ont cependant un point commun : elles s'enveniment malgré un contexte plutôt favorable. Les deux pays sortent en effet de la pandémie de Covid-19 avec des taux de vaccination parmi les plus élevés d'Europe, et un chômage en forte baisse. Cela n'adoucit visiblement en rien les rivalités politiques et idéologiques.