En attribuant l'ours d'or 2022 au film Alcarras, le festival international de Berlin a braqué les projecteurs sur un sujet douloureux en Espagne, celui du désarroi des petits agriculteurs. Alcarras est un village de Catalogne situé à distance égale de Saragosse et de Barcelone, où a grandi la réalisatrice Carla Simon, 35 ans, elle-même fille de producteurs de pêches.
Son long métrage raconte l'histoire de fermiers chassés par leurs propriétaires désireux de remplacer les vergers par des panneaux solaires. En toile de fond, trois générations voient leur monde traditionnel s'écrouler face à la modernisation des grandes exploitations. La cinéaste catalane dit avoir voulu rendre hommage "aux gens qui remplissent nos assiettes".
Alcarras, qui sortira en salle le 29 avril, confirme le retour du thème de la ruralité dans le débat public. L'Espagne a le triste privilège d'être championne de la désertification des campagnes. Celles-ci ont été victimes d'une forte émigration sous le régime de Franco, dans les années 1950 et 1960 ; puis du phénomène d'exode rural depuis la chute de la dictature en 1975.
Alors que sa population a, depuis cette date, augmenté de 38% pour atteindre 47,3 millions d'habitants, le pays a vu ses zones rurales se dépeupler dans des proportions sans équivalent ailleurs en Europe, a confirmé en décembre l'Institut national de la statistique. Par endroits, la baisse du nombre d'habitants a dépassé les 30%, certaines régions devenant aussi désertiques que la Laponie. Les plus touchées sont les Asturies et Castille-et-Leon, où plus de 85% des communes ont perdu des administrés entre 1996 et 2020.
Des manifestations, puis un véritable parti politique
Le problème aurait pu continuer à être ignoré par la classe dirigeante si les campagnes n'avaient pas décidé de se lancer en politique pour se faire entendre, soulevant l'inquiétude du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), aux manettes à Madrid, comme du Parti populaire (PP), principale formation d'opposition (centre droit). Première étape, en mars 2019, le monde rural défile dans la capitale pour fustiger les déserts médicaux et éducatifs, réclamer des infrastructures routières et l'accès haut débit à Internet.
Un nouveau palier est franchi en septembre 2021 : quelque 160 collectifs citoyens et associations se regroupent dans un nouveau parti politique baptisé España Vaciada (Espagne vidée), dans le but d'être représentés à la Chambre des députés aux législatives de 2023. Créditée par les sondages de 15 sièges au niveau national, cette formation bouscule déjà le jeu politique. Au scrutin régional anticipé du 13 février en Castille-et-Leon, elle a remporté 7 sièges sur 81.
Pour certains experts optimistes, les campagnes désertifiées ont cependant un atout de taille : elles pourraient contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique. Ces territoires à l'abandon "vont devenir le nouvel horizon de l'économie décarbonée et des énergies renouvelables", soutient Lorién Jiménez Martinez, professeur de sociologie à l'université de Saragosse. Ils se révéleront bientôt "aussi stratégiques que le furent l'Arabie saoudite ou le Texas au XXe siècle", quand le pétrole était roi. Pas sûr que cela suffise à rassurer les cultivateurs de pêches d'Alcarras.
