"C'est un peu étonnant que Podemos ait voté aux côtés du parti de Marine Le Pen", fait mine de s'offusquer une ministre socialiste devant la presse. Au Parlement européen, contrairement au parti de cette dernière, Podemos (gauche radicale) s'est opposé ce mardi 9 mars à la levée de l'immunité de l'ex-président catalan, l'indépendantiste Carles Puigdemont, et de deux de ses ex-ministres régionaux.

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La petite phrase assassine illustre l'un des derniers accrochages entre le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), et Podemos, les deux frères ennemis associés au sein du gouvernement de Pedro Sánchez. La tension est telle que la première coalition au pouvoir depuis le rétablissement de la démocratie en 1978 prend, depuis quelques semaines, des allures de cohabitation...

Sur l'épineux dossier catalan, les tribunaux espagnols souhaitent que la Belgique leur livre Puigdemont et ses acolytes - tous trois installés à Bruxelles -, afin de les juger pour sédition et malversation, du fait de leur participation à l'organisation du référendum d'indépendance illégal du 1er octobre 2017. Le PSOE a voté pour, avec la majorité du Parlement européen, dont, d'ailleurs, la formation d'extrême-droite espagnole Vox.

Quelques semaines plus tôt, c'est Pablo Iglesias, le secrétaire général de Podemos, en charge des affaires sociales au gouvernement, qui passait à l'offensive. Critiquant l'emprisonnement des dirigeants indépendantistes restés en Catalogne, il avait mis en doute la "normalité politique et démocratique" de l'Espagne. Ambiance.

Tensions autour du rappeur Pablo Hasel

Autre sujet de dissension, les manifestations émaillés de violences, qui, depuis l'arrestation du rappeur Pablo Hasel le 16 février dernier, agitent les nuits de Barcelone. Le porte-parole parlementaire de Podemos, Pablo Echenique, a offert "tout [son] soutien aux jeunes anti-fascistes qui réclament justice et liberté d'expression", après la condamnation de l'artiste très controversé à neuf mois de prison ferme pour apologie du terrorisme et injures à l'encontre de la Couronne et de l'Etat. "C'est une chose de défendre la liberté d'expression, c'en est une autre d'encourager à participer à une situation qui se solde par des blessés et des arrestations", a rétorqué la numéro 2 de l'exécutif, la socialiste Carmen Calvo.

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Ce type de sorties se multiplient, car "depuis le premier jour, Iglesias joue un rôle d'opposition à l'intérieur du gouvernement", constate Fernando Vallespin, professeur de Sciences politiques à l'Université autonome de Madrid. Parallèlement, sur le plan législatif, tout est bon pour torpiller des projets de loi de son "allié" du PSOE. Lorsque le Parti socialiste prépare une loi anti discriminations qui risque d'empiéter sur les compétences du ministère de l'Égalité, aux mains de Podemos, ce dernier s'empresse de discuter avec l'opposition de droite pour tenter - sans succès - de bloquer l'initiative.

Accusations de transphobie

Inversement, la ministre de l'Égalité, Irene Montero, du parti de gauche radicale, a proposé une loi sur les personnes transgenre, qui est loin de faire l'unanimité au PSOE. La vice-présidente du gouvernement, Carmen Calvo, maîtresse de l'ordre du jour du Conseil des ministres, ne cesse d'ailleurs de repousser le projet. Les divisions sur le sujet dépassent les deux partis, et sur le terrain, ont créé deux courants au sein du mouvement féministe. Un camp accuse l'autre de "transphobie", qui dénonce en retour une volonté d'"effacer les femmes".

"Les deux partis se disputent une partie de leurs électorats et chacun considère que certains sujets lui appartiennent, par exemple les droits des femmes, analyse Cristina Monge, politologue à l'Université de Saragosse. Chaque formation utilise ses propres armes. Podemos crie plus fort et manie très bien les réseaux sociaux. Le PSOE est un vieux parti habitué au pouvoir, qui contrôle parfaitement l'administration et ses rouages".

De là à imaginer une rupture ? "Si les choses ne se calment pas, Pedro Sánchez peut préférer gouverner seul en s'appuyant de temps en temps sur les voix de la droite au Parlement", avance le politologue Fernando Vallestín. Même si la tentation peut exister aussi bien d'un côté que de l'autre, '"la rupture n'est pas à l'ordre du jour", nuance sa consoeur Cristina Monge. Pour l'heure chacun des deux partis doit considérer qu'il a plus à gagner qu'à perdre, en prolongeant ce mariage arrangé.