Qu'est-ce qui a bien pu passer par la tête de Pedro Sanchez pour qu'en pleine crise énergétique, alors que la guerre fait rage en Ukraine, l'Espagne se fâche avec l'Algérie, l'un des principaux fournisseurs de gaz de l'Europe ? Dans une lettre adressée le 14 mars au roi du Maroc, Mohammed VI, le président du gouvernement espagnol a opéré un virage à 180 degrés sur le dossier du Sahara occidental. A la surprise générale, sans prévenir ni ses partenaires de coalition d'extrême gauche d'Unidas Podemos, ni son propre ministre des Affaires étrangères, le dirigeant socialiste a mis fin à la neutralité qui prévalait dans son pays sur cette question depuis... 46 ans.

Rendue publique par Rabat le 18 mars, sa missive annonce que dorénavant, Madrid soutient la mainmise de la monarchie alaouite sur l'ancienne colonie espagnole, territoire revendiqué depuis 1976 par le Front Polisario (soutenu par l'Algérie). Selon Pedro Sanchez, le projet d'autonomie du Sahara occidental au sein du royaume du Maroc constitue "la base la plus sérieuse, réaliste et crédible" pour mettre fin au conflit dans la région. Autrement dit, l'Espagne ne respecte plus la promesse faite par l'ONU d'un référendum d'autodétermination.

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Or soutenir le Maroc, c'est se fâcher avec l'Algérie, partisane de l'indépendance du Sahara occidental. Aussitôt connue la lettre du chef du gouvernement espagnol, Alger, stupéfait du "soudain revirement" de l'ancienne puissance coloniale, a rappelé son ambassadeur à Madrid. Et depuis, Pedro Sanchez s'échine à désamorcer la bombe, expliquant qu'il s'agit d'établir "une nouvelle relation entre le royaume du Maroc et l'Espagne", après bientôt un an de tensions migratoires entre les deux pays.

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© / Dario Ingiusto / L'Express

Un revirement au mauvais moment

En avril 2021, Madrid avait accepté, à la demande d'Alger, d'accueillir le leader du Front Polisario, Brahim Ghali, alors malade du Covid-19. Rabat avait immédiatement rompu ses relations diplomatiques avec l'Espagne et accru la pression en laissant quelque 10 000 Marocains candidats à l'émigration entrer, le 17 mai, dans l'enclave espagnole de Ceuta, sur la côte nord du Maroc. Le revirement de l'Espagne arrive au plus mauvais moment. "Dans un contexte international déjà compliqué, ce pays indique clairement qu'il donne la priorité à la lutte contre l'immigration clandestine en provenance du Maroc plutôt qu'à l'approvisionnement en gaz en provenance d'Algérie", déplore Josep-Maria Arauzo-Carod, professeur d'économie à l'université de Tarragone.

Alors que l'Europe cherche à se passer des hydrocarbures russes, en vue d'assécher le financement du régime de Poutine, certains craignent que l'Algérie réduise ses exportations de gaz, comme elle l'a fait en octobre dernier en fermant le robinet du gazoduc Maghreb Europe (GME) qui transite par le Maroc et rejoint Cordoue, en passant sous le détroit de Gibraltar. Depuis lors, l'Espagne n'est plus alimentée en gaz algérien que par une autre conduite sous-marine, le Medgaz, qui traverse la Méditerranée à hauteur d'Almeria, et par bateau, sous forme liquéfiée (GNL).

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Pour minimiser les nouvelles tensions diplomatiques avec Alger, l'entourage de Pedro Sanchez fait valoir que l'Algérie peut difficilement se passer de son client espagnol : en 2021, souligne le ministère de l'industrie espagnol, Madrid lui a acheté "pour 4,3 milliards d'euros de combustibles fossiles, dont 2,6 milliards d'euros de gaz". Au total, l'Algérie a satisfait l'an passé 45% des besoins en gaz de l'Espagne.

L'Europe, "marché naturel de prédilection" de l'Algérie

En outre, ce n'est pas par l'Espagne que l'Algérie achemine le plus de gaz vers l'Europe, mais par l'Italie. Le gazoduc Transmed, qui traverse la Tunisie et la Sicile, transporte 20 milliards de mètres cubes par an mais utilisée à plein, sa capacité pourrait équivaloir à 32 milliards de mètres cubes, quatre fois plus que le Medgaz qui alimente l'Espagne. Fin février, juste après le début de l'invasion de l'Ukraine par l'armée russe, le PDG de l'entreprise algérienne d'hydrocarbures Sonatrach a déclaré que l'Europe était "le marché naturel de prédilection" de l'Algérie, cette dernière assurant d'ores et déjà 11% des importations de gaz du vieux continent. Voilà qui devrait rassurer ceux qui s'inquiètent de la nouvelle posture de Madrid au Sahara occidental.

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Avec la guerre en Ukraine, la péninsule ibérique pourrait par ailleurs jouer un rôle stratégique pour l'approvisionnement futur du reste de l'Europe. L'opérateur espagnol Enagas pourrait être amené à accroître la redistribution de GNL par méthanier vers d'autres ports de Méditerranée et de l'Atlantique, en même temps que pourrait être relancée la construction du gazoduc Midi-Catalogne (MidCat) à travers les Pyrénées. Un chantier gelé par la France en 2018.

Mais Pedro Sanchez ne va pas s'en tirer à si bon compte. Il est attendu le 30 mars aux Cortes, le Parlement espagnol, pour une explication de texte qui s'annonce explosive.