Patrick Pouyanné ne votera probablement pas pour Yannick Jadot à la présidentielle. Le candidat EELV n'a d'ailleurs pas vraiment cherché à se mettre le patron de TotalEnergies dans la poche. Ces derniers jours, les deux hommes se lancent des diatribes par médias interposés avec, comme toile de fond, la guerre en Ukraine et les activités du groupe pétrolier en Russie.
TotalEnergies a décidé d'arrêter tout achat de pétrole ou produits pétroliers russes "au plus tard à la fin de l'année 2022", mais pas de gaz,. Une décision qui lui attire les foudres de plusieurs ONG, mais aussi du candidat écologiste qui a alors engagé un bras de fer avec le groupe.
Acte 1 : Yannick Jadot accuse TotalEnergies de complicité de crimes de guerre
Le vendredi 11 mars, alors aux Assises du Produire en France à Bordeaux, Yannick Jadot s'insurge contre l'activité de Total en Russie, malgré les sanctions qui pèsent contre le pays depuis le début de l'invasion de l'Ukraine le 24 février. "C'est une honte, c'est une honte pour notre pays qu'un grand groupe national soit complice de crimes de guerre. Donc je demande au président de la République d'imposer le retrait de la Russie à Total", fustige le candidat devant des journalistes, à l'issue de son intervention au MIFEXPO, le salon du Made In France.
"On est face à une aberration qui est d'une indignité absolue. Le président Macron est celui qui a obtenu tous les contrats pour Total en Russie et aujourd'hui vous avez l'une des dernières 'majors' de pétrole en Russie, c'est l'entreprise française, a-t-il insisté. On ne peut pas être complice des crimes de guerre qui sont pratiqués là-bas".
Acte 2 : passe d'armes médiatique
Une nouvelle passe d'armes entre Yannick Jadot et Patrick Pouyanné survient ensuite mercredi 23 mars. Interrogé sur les accusations régulièrement portées par le candidat à l'Elysée, Patrick Pouyanné se dit "en colère" sur RTL. "Quand M. Jadot accuse les 100 000 salariés de Total [de crimes de guerre], c'est gravissime, c'est une insulte, (...) ce n'est pas acceptable, réagit-il. M. Jadot passe son temps à dire du mal de mon entreprise. Ce que j'observe c'est que ça le fait baisser dans les sondages ; il ferait mieux de s'occuper de sa campagne et d'arrêter de nous insulter".
Quelques heures plus tard, Yannick Jadot tient sa position et répond au chef d'entreprise dans un tweet que, malgré les "concessions" de TotalEnergies, l'entreprise "maintient l'essentiel de ses activités en Russie" et se pose alors en "complice" des crimes perpétrés par l'armée de Vladimir Poutine sur le peuple ukrainien. Il appelle également Patrick Pouyanné à "débattre" avec lui.
Acte 3 : Total attaque Jadot pour diffamation
Le débat ne se fera probablement pas sur un plateau télévisé, mais plutôt au tribunal. TotalEnergies indique le même jour avoir engagé "sans délai une action en diffamation" à l'encontre du candidat écologiste. Dans une déclaration transmise à l'AFP, TotalEnergies dénonce des "propos inacceptables", "extrêmement graves et infondés".
"Être 'complice de crimes de guerre' c'est fournir une aide directe à un Etat ou à une organisation criminelle auteurs des crimes, indique le groupe. Vos propos sont particulièrement graves et infondés contre notre compagnie qui n'opère aucun champ pétrolier ou gazier en Russie". Dénonçant une "insulte à l'intégrité de [ses] équipes", TotalEnergies affirme continuer "ses opérations d'achat de gaz en Russie pour le revendre, notamment en Europe pour le bénéfice des consommateurs européens", le tout "dans le strict respect de la politique de l'Union européenne et des mesures de sanctions européennes applicables".
Plusieurs responsables écologistes montent alors au créneau pour défendre leur candidat. "Aucune procédure ne fera taire les écologistes", assure notamment la députée Delphine Batho, cheffe des porte-parole de Yannick Jadot.
Acte 4 : Yannick Jadot persiste et signe
Rien n'arrête Yannick Jadot dans son coup de griffe contre le géant pétrolier français. Lors d'une conférence de presse tenue mercredi, le député européen confirme sa position : "Je persiste et je signe : Total est un grand groupe français qui porte le discrédit sur la France (...) J'accuse Total d'être complices des crimes de guerre perpétrés en Ukraine en ayant conscience des atrocités et en travaillant avec les oligarques visés par les sanctions internationales", insiste Yannick Jadot.
Pendant que le président ukrainien Volodymyr Zelensky exhorte devant les parlementaires français les entreprises françaises à quitter la Russie, Yannick Jadot s'empourpre devant les journalistes en dénonçant la situation : "La vie des Ukrainiens vaut plus que les bénéfices de Total".
Devant la presse, le candidat, qui réclame un embargo sur le gaz et le pétrole russe, martèle que "les bénéfices de Total se font sur le dos des automobilistes, du climat et des Ukrainiens". Il ajoute qu'il est "le seul candidat qui a fait de son projet la fin des dépendances énergétiques et des complaisances", attaquant au passage le président Emmanuel Macron. "Pouyanné dit 'je suis les instructions'. A l'évidence il est soutenu dans ses activités par le chef de l'Etat" à qui il revient, selon lui, "d'imposer à Total un retrait" de Russie.
Yannick Jadot n'a pas attendu une nouvelle réaction du côté de Total pour réaffirmer sa position et a, ce jeudi matin, réitéré ses accusations sur le plateau de Franceinfo. "Je confirme, je persiste, j'accuse TotalEnergies d'être complice de crimes de guerre en Ukraine", soutient l'eurodéputé qui accuse le groupe de travailler avec "des partenaires russes qui sont très liés au plus haut niveau du sommet de l'Etat poutinien", expliquant que "par ses activités il contribue à financer des groupes liés à cette guerre et ça s'appelle une complicité de crimes de guerre".
Cet affront à Total, entreprise souvent prise pour cible des ONG écologistes, est aussi une manière de faire parler son identité d'écologiste favorable aux énergies renouvelables et pourfendeur des énergies fossiles, quand il est crédité d'environ 6% dans les intentions de vote.
