Tandis que le monde a les yeux rivés sur l'Ukraine, un autre pays d'Europe de l'Est inquiète : la Biélorussie. Ce pays de 9,3 millions d'habitants semble progressivement devenir le vassal de la Russie. Un constat qui se confirme avec la proposition du Kremlin de tenir des négociations avec l'Ukraine à Gomel, la deuxième municipalité de Biélorussie. Une proposition rejetée par le président ukrainien affirmant que "n'importe quelle autre ville" hors de ce pays conviendrait. Ces derniers temps, Minsk s'est transformée en base arrière de Moscou, mettant en danger sa souveraineté. Et ce glissement pourrait se matérialiser sur le papier. À la tête depuis 28 ans d'un pays qu'il dirige d'une main de fer, Alexandre Loukachenko a en outre décidé de la tenue d'un référendum constitutionnel ce dimanche, qualifié d'illégitime par l'opposition et considéré comme une tentative de prolonger encore son séjour au pouvoir.
Des amendements à la Loi fondamentale proposés par le régime s'avèrent particulièrement gênants pour la souveraineté nationale. Ce prochain référendum constitutionnel devrait abroger formellement les clauses garantissant la neutralité de la Biélorussie, ainsi que son obligation de rester exempt d'armes nucléaires. Plus concrètement, ce changement de statut permettrait au pays d'accueillir en permanence des armes nucléaires et des forces russes. Sur le plan diplomatique, le pays d'Europe de l'Est s'avère de plus en plus dépendant de son grand voisin russe avec lequel il partage 950 kilomètres de frontière commune. En effet, le maître du Kremlin semble pouvoir faire ce que bon lui chante chez son "petit frère" slave. En témoigne la présence sur le territoire biélorusse de troupes russes quelques semaines avant qu'elles n'envahissent l'Ukraine : quelque 30 000 militaires de Moscou, qui officiellement participaient à des exercices, se sont ainsi retrouvés à 200 kilomètres de la capitale ukrainienne Kiev.
Pourtant, peu de dirigeants en dehors de la région de la Baltique ont réagi sur la question biélorusse. Emmanuel Macron a réclamé samedi soir à son homologue Alexandre Loukachenko que celui-ci "exige au plus vite le retrait des troupes russes de son sol", et qui sont engagées dans l'invasion de l'Ukraine, a rapporté l'Elysée. La décision d'abriter les troupes russes pose un double problème : il s'agit non seulement d'une violation de la souveraineté biélorusse et cela pose aussi un défi supplémentaire à l'OTAN dont l'objectif reste de garantir la sécurité dans les pays baltes. N'oublions pas que la Biélorussie partage une frontière avec trois pays membres de l'Otan (Lettonie, Lituanie, Pologne). De son côté, le pouvoir russe voit son voisin européen comme un territoire sur lequel exercer son influence qui lui sert aussi de sas de protection vis-à-vis de l'ouest.
Un basculement depuis les élections de 2020
Comment en sommes-nous arrivés là ? Cette domination russe envers la Biélorussie s'est fortement accentuée en 2020, lors de la réélection contestée du président biélorusse au pouvoir depuis 1994. Aux prises avec des manifestations importantes opposées au pouvoir, Loukachenko a demandé de l'aide à son grand frère russe. "Le Kremlin a rapidement commencé à exploiter la situation", décrit l'ancien lieutenant général, Ben Hodges, désormais au centre d'analyse des politiques européennes, sur le site Canergie Europe. Plus affaibli que jamais sur le plan international, le tyran européen, visé par une série de sanctions occidentales, n'a pas eu d'autre choix que de se tourner vers Moscou. Aujourd'hui, il doit son maintien sur la scène politique à Vladimir Poutine, qui a transformé le dictateur biélorusse en marionnette.
Pour résumer : les développements depuis les élections truquées de 2020 en Biélorussie et les modifications à venir de sa constitution reflètent la dépendance croissante de Loukachenko à l'égard de Poutine. Connu pour être un grand nostalgique de l'URSS, Vladimir Poutine y voit l'occasion de ramener la Biélorussie, indépendante depuis 1991, dans son espace d'influence. L'opposante biélorusse confirme cette amitié déséquilibrée entre Kiev et Moscou. Dans une interview accordée à l'AFP cette semaine, Svetlana Tikhanovskaïa a estimé que Loukachenko était prêt à sacrifier la souveraineté du pays parce qu'il était "reconnaissant" du soutien du Kremlin au lendemain de l'élection de 2020. "Nous voulons être amis avec nos voisins, mais nous ne voulons pas être l'appendice d'un autre pays", a-t-elle aussi dit, lors de sa visite à Paris.
Dans les colonnes de L'Express, Mathieu Boulègue, spécialiste de l'Eurasie à l'institut Chatham House déclarait, en juin dernier, que la Biélorussie était un "Etat vérolé par le Kremlin" dirigé par un président "lui-même tenu par une laisse extrêmement courte." Si l'annexion de la Biélorussie ne semble pas au programme de l'agenda russe, la complicité de Minsk dans le conflit ukrainien marque une nouvelle étape dans la soumission du président biélorusse. Mais Alexandre Loukachenko n'est pas à l'abri de voir cette situation se retourner contre lui : la présence des soldats russes sur son territoire pourrait agacer la population locale et fragiliser un peu plus son pouvoir qui semble ne tenir qu'entre les mains de Moscou.
