La vie de Jose Manuel Villarejo est digne d'un roman noir. Depuis plusieurs années, les révélations sur l'ex-policier secouent les hautes sphères politique et économique de l'Espagne. L'ancien commissaire sera jugé à partir de mercredi pour un premier procès aussi attendu que redouté par les élites espagnoles. Accusé de corruption, d'écoutes illégales, ou encore d'appartenir à une organisation criminelle, cet homme âgé de 70 ans se serait prévalu de ses fonctions policières "pour obtenir d'importantes sommes d'argent ainsi que des cadeaux somptueux en échange de services de renseignements spéciaux", d'après l'écrit d'accusation de la juge chargée de l'affaire. Près de quatre ans après son interpellation - dont trois passés en détention provisoire - il a mêlé son nom et celui de plusieurs personnalités politiques espagnoles à de multiples scandales.

Afin de mieux organiser ce procès important, les trois premières enquêtes conclues ont été regroupées en une seule audience orale. Baptisées "Iron", "Land" et "Pintor" ("fer", "terrain" et "peintre"), elles mettent en cause des chefs d'entreprise soupçonnés d'avoir fait espionner des collègues et concurrents grâce aux services de Villarejo. Sur le banc des accusés se trouveront 26 autres individus en plus de cinq personnes morales, informe le quotidien national El Mundo qui suit l'affaire de près. Le procureur réclame 110 ans de prison pour toute une batterie de crimes. Le tribunal devra aussi se prononcer pour la première fois sur la taille du groupe dirigé par le commissaire à la retraite et comprendre jusqu'où s'étendent les tentacules de l'"organisation criminelle".

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Le procès, qui se tiendra à San Fernando de Henares, près de Madrid, devant l'Audience nationale (principale instance pénale espagnole), devrait durer jusqu'à fin janvier. Plusieurs autres devraient suivre, sur des volets plus médiatiques de l'affaire faisant encore l'objet d'investigations. "Ce procès sera important pour asseoir la crédibilité du pouvoir judiciaire en Espagne", assure à l'AFP Manuel Bravo Pérez, co-auteur d'un livre sur "les affaires Villarejo" (La España inventada).

Un "ripou" présumé

Lorsque Jose Manuel Villarejo entre dans la police dans les années 70, son parcours aurait pu être celui d'un fonctionnaire classique. Mais il décide de prendre un congé de dix ans pour se lancer dans les affaires, notamment comme détective. En 1993, il réintègre la police et dispose de beaucoup d'informations sensibles. Disposant d'enregistrements de personnes influentes, l'homme se pense intouchable. "Quand il revient au ministère de l'Intérieur, en 1993, on lui permet de continuer en même temps ses activités privées, résume le quotidien El Pais. C'est donc aussi un détective, mais avec un pistolet et un insigne, ce qui lui permet d'avoir accès à des endroits fermés, à des informations sensibles, à des comptes bancaires ou à des écoutes téléphoniques."

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Jose Manuel Villarejo a notamment enquêté entre 2013 et 2015 sur la fortune de l'un des fils du président guinéen, Gabriel Obiang, pour le compte de rivaux politiques. A plusieurs reprises, le "ripou" présumé aurait utilisé sa fonction pour recueillir des informations sensibles. Jusqu'à présent, l'ancien flic a défendu qu'il travaillait comme agent infiltré et qu'il avait obtenu l'approbation des différents gouvernements pour planifier ses affaires à travers des sociétés que, selon lui, l'Etat lui-même a ensuite utilisées pour ses intérêts.

Inconnu du grand public, Jose Manuel Villarejo voit son nom apparaître dans la presse espagnole en 2015. A l'époque, les médias locaux démasquent ses sombres affaires, jusqu'à son arrestation en novembre 2017. Rapidement, on lui attribue la direction d'une organisation criminelle qui, pendant des années, s'est enrichie en espionnant des individus et des entreprises. Ces dernières années, plusieurs élus de premier plan ont ainsi vu leur nom terni par l'"affaire Villarejo", à l'image de l'ex-ministre de l'Intérieur de Mariano Rajoy, Jorge Fernandez Diaz. Ce ministre conservateur est notamment soupçonné d'avoir voulu salir des indépendantistes catalans en montant de faux dossiers contre eux ou d'avoir voulu voler des documents compromettants à un ancien trésorier de son parti. Baptisée "Kitchen" (cuisine), en référence au nom de code de l'informateur ("cuisinier"), cette dernière affaire, digne d'un polar, fait toujours l'objet d'une enquête.

L'ancien roi Juan Carlos a lui-même été mis en cause dans l'un des nombreux enregistrements de Villarejo, diffusé en 2018 et dans lequel son ex-maîtresse, Corinna zu Sayn-Wittgenstein, évoquait des malversations impliquant l'ex-souverain, aujourd'hui exilé à Abu Dhabi. Jose Manuel Villarejo "connaît énormément de secrets", souvent "gênants", rappelle Manuel Bravo Pérez, pour qui certains membres de l'élite ont "des raisons d'être inquiets" à l'approche du procès. "Peut-être pas tant pour les conséquences pénales que pour leur réputation", ajoute-t-il. Lors de leurs perquisitions, les enquêteurs ont saisi plus de 40 térabits d'informations archivées par l'ex-policier, équivalent à plusieurs mois d'émissions de radio ininterrompues. Des armes de chantage que le policier à la retraite a soigneusement mis de côté, année après année.