Un énorme scandale d'écoutes ébranle la démocratie espagnole et place les dirigeants du pays sur la sellette. Mi-avril, une soixantaine de leaders de la mouvance indépendantiste catalane ont appris que leurs téléphones portables avaient été infectés par le logiciel israélien Pegasus de la société NSO.

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Selon une enquête du Citizen Lab de l'université canadienne de Toronto, toutes ces personnalités, parmi lesquelles Pere Aragonès, actuel président de la Catalogne, et son prédécesseur Carles Puigdemont (en cavale en Belgique), ont été espionnées entre 2017 et 2020, à la suite de la tentative illégale de sécession de cette région. Aussitôt, les victimes ont demandé l'ouverture d'une enquête parlementaire et accusé le gouvernement du socialiste Pedro Sanchez d'être le commanditaire de ces écoutes.

Interpellée à la chambre des députés, la ministre de la défense, Margarita Robles, a jeté de l'huile sur le feu en laissant entendre que tel était effectivement le cas. "Que doit faire un État, un gouvernement, lorsque quelqu'un viole la Constitution, déclare l'indépendance, bloque la voie publique et commet des troubles à l'ordre public?", a-t-elle déclaré dans une allusion au coup de force avorté de l'automne 2017 ayant conduit, à l'époque, à la fuite à l'étranger d'une poignée d'indépendantistes et à l'incarcération de nombreux autres.

Le timing de la réaction gouvernementale est troublant

Le 2 mai dernier, deux semaines après ces révélations gênantes, coup de théâtre : la Moncloa, siège de l'exécutif à Madrid, annonce que Margarita Robles, mais également Pedro Sanchez lui-même, avaient eux aussi été placés sur écoute. Au printemps 2021, alors qu'éclatait une crise diplomatique entre l'Espagne et le Maroc au sujet des migrants arrivés en masse dans l'enclave de Ceuta, des quantités invraisemblables de données contenues dans les téléphones portables de la ministre et du président du gouvernement auraient été siphonnées par Pegasus.

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Pour l'exécutif, il s'agit d'"une attaque illicite et externe". Une manière de dire que cet espionnage était le fait d'un Etat étranger, en l'occurrence le Maroc. Pour les indépendantistes catalans, le gouvernement Sanchez se pose en victime pour éviter de rendre des comptes. Le timing de la réaction gouvernementale est en effet troublant : la mise sur écoute du chef de l'exécutif était en réalité connue de l'intéressé depuis bientôt un an.

La presse ibérique s'interroge : Pourquoi Pedro Sanchez a-t-il tout à coup décidé de communiquer sur le sujet, alors que tous les autres dirigeants européens ayant été ciblés par Pegasus, d'Emmanuel Macron à Angela Merkel, en passant par Boris Johnson, se sont jusqu'ici gardés de le faire ?

Des têtes pourraient tomber

Pourquoi, par ailleurs, Madrid a-t-il décidé de mettre le dossier entre les mains de la justice, ce qu'aucune autre capitale n'a fait, au risque de devoir révéler comment les équipes de cybersécurité de l'Espagne traquent les virus informatiques ?

Des têtes pourraient tomber, à commencer par celle de Paz Esteban, patronne des services de renseignement qui a admis, jeudi 5 mai, avoir ordonné la mise sur écoute de certains leaders catalans, "avec le feu vert préalable de la justice".

En attendant, le pouvoir tangue dangereusement. Pere Aragonès menace de retirer son soutien au gouvernement Sanchez. Or sans les voix des députés de son parti, la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), l'exécutif perdrait la majorité à la chambre. Le 28 avril, les indépendantistes catalans ont donné un avant-goût du bras de fer engagé avec Madrid, en votant contre le plan anti-inflation du gouvernement. Le texte a finalement été adopté sur le fil, grâce au soutien des indépendantistes basques.

Vendredi 6 mai, Pedro Sanchez et Pere Aragonès se sont croisés en coup de vent à Barcelone, à l'occasion de la rencontre annuelle du Cercle de l'Economie. "L'heure est grave", a déclaré le président de la Catalogne à son visiteur.