Il faut avoir l'échine très souple, ou l'argumentation intellectuelle très emberlificotée, pour expliquer que l'on peut être à cheval sur les principes tout en renonçant, avec une égale conviction, à l'essence même de ses principes : son ADN. Martine Aubry, l'une des voix les plus sonores de ce qui reste du Parti socialiste français (et accessoirement la fille de Jacques Delors, architecte éminent de l'Europe d'aujourd'hui), a adoubé une nouvelle forme d'éthique, celle des principes flexibles. Appelons-les "flexipes". À propos de l'accord entre le Parti socialiste et la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), cette coalition de partis politiques de gauche au service de Jean-Luc Mélenchon, elle écrit : "Pour les socialistes, notre engagement européen fait partie de notre ADN. [...] La désobéissance aux traités et directives n'est pas une option."

Une souplesse très opportune

On sent venir un "cependant". Le voilà qui se pointe, accouché dans la douleur, quelques paragraphes plus loin : "Cependant, admet la maire de Lille dans ce communiqué qui fera date, les électeurs de gauche ont exprimé, lors du premier tour de l'élection présidentielle, une forte aspiration au rassemblement et à l'unité..." Ah ! Que ne ferait-on pas pour un "cependant" ! Quand on n'a obtenu que 1,7 % des voix à la présidentielle, la conclusion s'invite sans grand suspense : le Parti socialiste, consubstantiellement européen, s'associe donc à la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon (22 % des voix), consubstantiellement antieuropéenne, qui annonce la désobéissance aux traités et aux fondamentaux de l'UE. Même souplesse du "cependant" chez les Verts, pourtant réunis dans un parti, Europe Ecologie Les Verts, qui revendique l'Europe jusque dans son intitulé. Pourquoi se gêner ? Que pèse son ADN contre quelques sièges garantis à l'Assemblée nationale ? Et si Paris vaut bien une messe, une Nupes vaut bien l'abandon de ce qu'on est. Au diable les désaccords antagoniques sur des sujets aussi minimes et dérisoires que le respect des partenaires européens, l'appartenance à l'Otan, les revendications idéologiques de Poutine ou la livraison d'armes à l'Ukraine, puisque l'union est d'accord sur le mot "gauche" ! Un mot en commun, n'est-ce pas déjà énorme ? Quant à l'idée de donner aux jeunes l'exemple de la sincérité, de la fidélité aux principes et des valeurs de l'engagement en politique, on verra ça plus tard.

L'art de la bifurcation

Au chapitre "Union européenne et international" du programme de la Nupes, on parle beaucoup de "bifurcation". Du point de vue écologique, démocratique, social, solidaire, on "bifurque". On veut aussi "faire bifurquer les politiques européennes". L'union des gauches a fini par s'entendre sur ce mot d'apparence moelleuse auquel Jean-Luc Mélenchon, quand il s'agit des traités européens, préfère celui de "désobéir". Dans les deux cas, il s'agit d'une sortie déguisée de l'UE. Quelle équipe nationale arrive à un match de foot en annonçant à celle d'en face qu'elle va "bifurquer" par rapport aux règles ? Oui, les pays européens, France en tête, enfreignent régulièrement les règles du club, notamment celle du déficit budgétaire limité à 3 % (d'ailleurs en cours de renégociation). Ils discutent ensemble de leur application. Ils se prennent des cartons jaunes. Mais le programme de la Nupes ne porte pas sur l'application des règles, il remet en cause les fondamentaux de l'UE. Ce qui revient à un Frexit sans le dire.

Les flexipes de la Nupes ont conduit à signer cet accord antieuropéen, dont un sous-chapitre intitulé "Les points qui seront mis à la sagesse de l'Assemblée" (sic) témoigne de ce sur quoi les gauches unies n'ont vraiment pas réussi à s'unir - cette bagatelle : l'Otan. "L'objectif commun", lui, est de "mettre fin au cours libéral et productiviste de l'UE", écrivent les signataires, se disant prêts "à ne pas respecter certaines règles", telles que "la libre circulation des capitaux". Ces seules affirmations sont la négation du marché unique européen voulu par François Mitterrand (socialiste) et mis en place par Jacques Delors (socialiste), fondé sur une économie de croissance et la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. Le Royaume-Uni, qui voulait tout sauf les personnes, est sorti. Pourquoi ces quatre libertés sont-elles indissociables ? Parce que tous les pays ne veulent pas les mêmes. Parce qu'il y a déjà 26 dirigeants élus qui ne partagent pas les caprices de Mélenchon, qui veut ci mais pas ça quand ça l'arrange, en oubliant un détail : les autres.

* Marion Van Renterghem est lauréate du prix Albert-Londres, auteure d'une biographie d'Angela Merkel et d'un essai autobiographique sur l'Europe intitulé "Mon Europe, je t'aime moi non plus" (Stock, 2019).