Les projecteurs sont enfin braqués sur le scandale de la pédophilie au sein de l'Eglise d'Espagne. Face à un clergé dans le déni, le gouvernement du socialiste Pedro Sanchez a annoncé dimanche 6 février qu'il confiait au Défenseur des droits la charge de briser des décennies de tabou. Ángel Gabilondo devra "contribuer à la détermination des faits et des responsabilités, à l'indemnisation des victimes et à la planification de politiques publiques visant à prévenir" le fléau des abus sexuels sur les enfants et les adolescents. Il devra remettre ses conclusions et recommandations au parlement et au gouvernement.
La procédure espagnole prévoit que le Défenseur des droits soit officiellement investi de sa mission dans les prochains jours, le temps d'organiser un vote transpartisan aux Cortes, le parlement espagnol, pour entériner la composition de son équipe. On devrait trouver, dans ce comité consultatif indépendant, des représentants de l'administration, des associations de victimes et, en théorie, de la hiérarchie catholique.
Ce n'est pas gagné : les évêques espagnols dénoncent déjà cette initiative, au motif qu'elle ne viserait qu'à "créer des dommages à l'Eglise". Pour l'heure, ils jouent la montre en faisant valoir un agenda surchargé. Comme toujours en cette saison, ils pratiquent actuellement leurs exercices spirituels annuels à Madrid, un moment d'introspection inspiré de la doctrine de Saint Ignace, qui sera suivi de toute une série de réunions. Bref, jusqu'au mois d'avril, durant lequel aura lieu leur traditionnelle assemblée plénière de printemps, il faut s'attendre au silence radio des évêques.
Les révélations se multiplient
Si en France, c'est la conférence épiscopale qui a mis sur pied une commission indépendante sous l'égide du haut fonctionnaire Jean-Marc Sauvé (les résultats des travaux de cette instance ont été rendus publics en octobre 2021), comme au Portugal où les évêques viennent à leur tour de constituer une commission indépendante ; en Espagne, le clergé freine des quatre fers. Les politiques ont donc décidé de descendre dans l'arène, alors que se multiplient les révélations d'attouchements et de viols commis sur des enfants dans des écoles religieuses, des cours de catéchisme ou des colonies de vacances.
Depuis plus de trois ans, le quotidien El Pais enquête sur le sujet. Début décembre, il a fait passer au pape François une liste de 251 prêtres et religieux accusés, par un peu plus de 1 200 victimes, d'actes pédophiles s'étant produits entre 1943 et 2018. Le souverain Pontife a aussitôt ordonné l'ouverture d'une enquête interne. Depuis, El Pais a été saisi de 150 cas supplémentaires. Mais d'après le jésuite allemand Hans Zollner, expert international de la question, et qui a ses entrées au Vatican, les vrais chiffres sont selon toute vraisemblance aussi élevés qu'en France (entre 2 900 et 3 200 pédocriminels depuis 1950, 330 000 victimes). "Habituellement, les enquêtes menées dans différentes parties du monde recensent entre 3% et 5% de prêtres et religieux accusés", rappelle-t-il.
A Madrid, ces dernières semaines, plusieurs petits partis alliés au parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), la formation d'extrême gauche Podemos, les partis nationalistes basques PNV et EH Bildu, ainsi que les indépendantistes d'Esquerra Republicana au pouvoir en Catalogne, demandaient l'ouverture d'une enquête parlementaire. Pedro Sanchez a finalement tranché, considérant qu'un travail vraiment impartial s'imposait. Fait inédit, le chef de l'exécutif s'est rendu au siège de l'épiscopat, le 24 janvier, pour prévenir de ses intentions son président, l'archevêque de Barcelone Joan Josep Omella.
Pour l'instant, les associations de victimes d'actes pédophiles se félicitent du choix du Défenseur des droits. "Sa figure de médiateur assure neutralité et prestige à une enquête qui ne doit pas être entachée par des querelles partisanes", estime l'écrivain Ernesto Pérez Zúñiga, victime de la congrégation mariste dans les années 1980. La presse ne manque pas de mettre en doute, pourtant, l'impartialité d'Ángel Gabilondo.
Candidat malheureux du PSOE aux élections régionales de mai 2021 à Madrid, cet universitaire a été moine chez les Frères du Sacré-Coeur, de 1966 à 1978. Il enseignait alors la littérature dans des écoles de Vitoria et Madrid. Or ces dernières sont justement citées dans les documents sur les cas présumés de pédophilie remis au pape il y a deux mois. Certains posent la question : était-il au courant, à l'époque ? Depuis, il dit en tout cas avoir perdu la foi.
