Pour certains, Pablo Hasél est devenu un symbole de la liberté d'expression en Espagne. De violentes manifestations ont lieu dans le pays depuis mardi, suite à l'incarcération de ce rappeur, condamné à neuf mois de prison pour des tweets dans lesquels il insultait la monarchie et la police, ainsi que pour apologie du terrorisme. Cette condamnation provoque un tollé. Près de 200 artistes, dont le réalisateur Pedro Almodovar et l'acteur Javier Bardem, ont signé une tribune pour le défendre. Amnesty International a aussi jugé la peine "injuste et disproportionnée".

Au total, près d'une centaine de personnes ont été arrêtées depuis mardi, selon les autorités espagnoles, avec de nombreux blessés. Cette affaire provoque de vives tensions au sein du gouvernement. Le Premier ministre Pedro Sánchez a finalement condamné ce vendredi "toute forme de violence", alors que la droite lui reprochait son silence. Mais les manifestations sont soutenues par Podemos, parti de gauche radicale qui fait partie de la coalition au pouvoir. Cette affaire met ainsi en lumière les tensions dans le monde politique espagnol, selon Barbara Loyer, professeure à l'Institut français de géopolitique de l'Université Paris 8 et spécialiste de l'Espagne.

L'Express : L'opposition de droite reprochant à Pedro Sanchez de ne pas s'exprimer, ce dernier qui condamne finalement les violences, mais Podemos qui soutient les manifestations... Cette affaire semble être une véritable épine dans le pied du gouvernement ?

Barbara Loyer : Sur le fond, la liberté d'expression n'est pas le problème. Pour Podemos, les manifestants détournent l'attention des faiblesses de la situation de l'extrême gauche et mobilisent des partisans. Cette affaire se situe par exemple au milieu de négociations un peu compliquées entre les partis politiques au sujet du renouvellement du conseil général du pouvoir judiciaire et pour lesquelles le PSOE et Podemos sont à la fois alliés et rivaux.

Ils s'opposent aujourd'hui au sujet des manifestations (le PSOE condamne les violences Podemos les justifie), mais c' est un des éléments d'une complexe partie de billard pour rester au pouvoir le plus longtemps possible en mettant à profit les divisions de leurs adversaires de droite.

À droite, les rivalités sont aussi très fortes entre Vox (extrême droite), et le PP (parti populaire, droite) mais il y a consensus entre ces deux formations pour faire appliquer la sentence contre le rappeur et condamner la violence de ses partisans.

Qu'est-ce que cela dit de la société espagnole et de l'état de la démocratie ?

De mon point de vue, opposer la société et le pouvoir politique n'est pas pertinent dans le cas présent. Il y a les troupes des uns et les troupes des autres. En Espagne la société est clivée. Le niveau des débats est souvent affligeant, les politiques s'insultent, les qualificatifs de fasciste, terroriste, communiste, sont distribués à tout va et chacun cherche à prouver l'absence de légitimité des partis adverses.

Les activistes qui affrontent les forces de l'ordre au nom de la démocratie défendent aussi la liberté de faire taire leurs adversaires, de les menacer et de les offenser. Aujourd'hui Pablo Echenique, député de Podemos, soutient les manifestants violents, mais en 2014 Pablo Iglesias avait jugé sévèrement des propos du chanteur aujourd'hui condamné. Cette affaire met en lumière le fait que la vie politique espagnole est délétère. Les mensonges et contradictions sont monnaie courante pour conserver ses positions ou en gagner.

Le gouvernement est-il dans une position intenable ?

Pedro Sánchez est un équilibriste qui semble savoir se tirer d'affaire et diviser ses adversaires dans des circonstances très diverses. Il a vu pire. Mais la situation est tout de même volatile à cause des négociations en cours entre les partis qui sont arrivés en tête aux élections de Catalogne du 14 février.

Le fait que Podemos soutienne sans nuance ces manifestants est une stratégie de pouvoir s'appuyant sur celui de la rue. Il s'agit de mettre en scène la fin du consensus au sujet de la démocratie espagnole, de faire avancer le projet de fondation d'une nouvelle république sur les ruines de l'actuelle monarchie parlementaire. C'est l'objectif assumé de ces mouvements. Le gouvernement du PSOE, qui dépend de Podemos, est pour l'instant plutôt légitimiste.