17 janvier 2015. La marche en hommage aux victimes de Charlie et de l'Hyper Cacher s'est déroulée il y a moins d'une semaine. A Brétigny-sur-Orge, deux hommes tiennent un meeting commun contre "l'islamophobie" : le directeur de Mediapart, Edwy Plenel, qui vient de publier Pour les musulmans, et le prédicateur Tariq Ramadan, qui n'a pas encore été rattrapé par les accusations de viol. C'est un signal faible sur le moment, fort sur la durée : l'union nationale a déjà vécu, et la gauche va commencer, recommencer plutôt, l'une de ces guerres idéologiques qui jalonnent son histoire, comme souvent d'une violence inouïe, avec des attaques ad hominem, des désaccords insurmontables.

Le président de l'Ecole des hautes études en sciences sociales, Christophe Prochasson, en résume l'enjeu : "Quel est le nouveau prolétariat ? La mise au jour de nouvelles dominations conduit une partie de la gauche à relire l'héritage républicain." Et à répondre : les musulmans. Victimes, forcément victimes, aurait dit Marguerite Duras en son temps.

Dans Le Pointdu 13 août 2020, l'avocat de Charlie Richard Malka trouve les mots : "Une partie de la gauche mais aussi de la communauté universitaire, intellectuelle et médiatique en est venue à dire à peu près ceci : pour les catholiques, on était d'accord, mais pour l'islam il faut faire attention, c'est une minorité. On nous expliquait qu'il s'agissait de personnes qui n'avaient pas suffisamment d'éducation pour comprendre l'humour, qui n'avaient pas assez de distance à l'égard de leur religion pour accepter la caricature et qu'il fallait le respecter..."

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Après Charlie, le Bataclan, le Stade de France et les terrasses parisiennes. 130 morts. François Hollande choisit de s'associer à l'hommage en se rendant à la Sorbonne. Ce que nul ne sait à l'époque, c'est qu'à peine la décision prise remontent à l'Elysée des réactions peu modérées : la communauté universitaire ne veut pas du chef de l'Etat, qu'elle accuse de confisquer le deuil de la nation. La gauche se lézarde, et la figure présidentielle accentue les fractures plus qu'elle n'est capable de les réduire. François Hollande n'est pas naïf. Dans le fameux livre qui accompagnera sa chute, il évoque "un problème avec l'islam" : "Ce n'est pas l'islam qui pose un problème dans le sens où ce serait une religion qui serait dangereuse en elle-même, mais parce qu'elle veut s'affirmer comme une religion dans la République." Un président de gauche ne devrait pas dire cela, d'ailleurs il ne le dit pas publiquement. Mais, comme souvent, l'observateur Hollande voit juste : "L'identité, c'est plutôt l'idée de Nicolas Sarkozy. Le sujet existe, mais il ne peut pas être un thème fédérateur pour la gauche. La gauche ne peut pas gagner sur le thème de l'identité, elle peut perdre sur le thème de l'identité." Si seulement elle avait juste perdu. Elle va se briser. Gauche sociale contre gauche sociétale, gauche républicaine contre gauche "mouvementiste", gauche laïque contre gauche relativiste. Gauche contre gauche. C'est un affrontement de cultures, où l'essentiel est en jeu, et le compromis quasi-impossible. "Il ne peut pas y avoir de débat sur Charlie, car le droit au blasphème, la liberté d'expression, c'est l'identité du PS", avance Jérôme Guedj.

Jean-Louis Bianco et l'Observatoire de la laïcité ou "l'abattoir de la laïcité"?

2015 n'est pas un commencement. En 1989, le voile est dans l'école, et le ver dans le fruit : la gauche perd sa boussole. On pourrait encore remonter plus loin. "Il y a eu la guerre d'Algérie, quand une partie de la gauche soutient le FLN quand une autre tire sur les Algériens, puis, dans les années 1980, SOS Racisme et le droit à la différence : c'est un débat sans fin", rappelle Jean-Christophe Cambadélis. Le temps qui passe ne sert pas à colmater la brèche, seulement à la creuser. "Depuis vingt ans, la gauche a cessé de travailler sur ces sujets, c'est le reproche qu'on peut faire à Hollande quand il était premier secrétaire puis président, note Jean Glavany. Sur le fond, on a mis la poussière sous le tapis. Quelqu'un a compris ces sujets-là, de radicalisation et de sauvegarde de la culture républicaine, c'est Valls. Mais Manuel est pressé, brutal, clivant, il a autant créé de rejet que fait progresser la pédagogie sur le sujet." Depuis chaque camp - puisqu'il faut bien les appeler ainsi -, s'envoie des noms d'oiseau, et l'hystérisation du débat empêche le moindre échange d'arguments. En 2017, la passe d'armes entre Edwy Plenel et Charlie en est la démonstration. "La parole radicale porte, les indigénistes ne représentent pas grand-chose, mais rencontrent un écho disproportionné par rapport à leur poids, car ils sont habiles et parlent fort", regrette l'eurodéputé LFI ex-PS Emmanuel Maurel. Aucune instance n'est capable d'apaiser les esprits. L'Observatoire de la laïcité, dirigé par Jean-Louis Bianco, ancien ministre socialiste, s'attire régulièrement les foudres de l'autre gauche. "Abattoir de la laïcité", disent ses détracteurs. "Un certain nombre de gens veulent notre peau parce que nous sommes les empêcheurs d'une laïcité raide, sèche, qui peut paraître antimusulmane", rétorque Bianco.

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Chaque fait de société provoque une irruption. Posté en janvier 2020, c'est un billet de Jean-Christophe Cambadélis qui suscitera le plus de commentaires, alors qu'une adolescente, Mila, reçoit des menaces de mort pour une vidéo critiquant l'islam sur Instagram et qu'une grande partie de la gauche détourne le regard. L'ancien premier secrétaire du PS écrit : "La gauche a perdu de vue la république, comme hier elle avait égaré la nation. La laïcité n'est pas une statuette laissée sur cheminée. [...] La gauche doit balayer les délires qui l'entravent sur le racisme d'Etat ou autres balivernes."

Les contorsions de Jean-Luc Mélenchon

Le racisme d'Etat, les réunions interdites aux Blancs : c'était inconcevable hier, c'est devenu la vie quotidienne, de l'Unef à La France insoumise. On se souvient de ce que Mitterrand disait du Ceres, le courant de Jean-Pierre Chevènement au sein du PS dans les années 1970 et 1980 : "Un faux PC, mais de vrais petits-bourgeois." On pourrait dire cela aujourd'hui de LFI, que sa composition sociologique surreprésentant les milieux éducatifs et universitaires pousse à adopter des positions longtemps contraires à celles de Jean-Luc Mélenchon. Alors le chef se contorsionne : lui qui en 2015 contestait le terme d'"islamophobie" ("ce sont les musulmans qui pensent qu'on leur en veut parce qu'ils sont musulmans. Moi, je défends l'idée qu'on a le droit de ne pas aimer l'islam, on a le droit de ne pas aimer la religion catholique, et que cela fait partie de nos libertés") soutient en 2019 la marche contre cette même islamophobie, et, pour sa rentrée le 23 août, cible ceux qui "tout d'un coup, se sont repeints en laïques pour pouvoir détester avec des mots honorables la deuxième religion et tous les musulmans de ce pays".

Dans ce camp en ébullition, la nouvelle place prise par EELV, réceptacle naturel de cette gauche sociétale, modifie également les rapports de force. Ce ne fut sans doute pas un hasard si Yannick Jadot signa fin 2019 la tribune annonciatrice de la marche contre l'islamophobie avant même de la lire, comme si les choses allaient de soi. Or elles font tout sauf aller de soi. C'est aussi le cas, d'ailleurs, pour Emmanuel Macron, qui s'est construit à gauche contre Manuel Valls pour accéder à l'Elysée, ce qui le prend un peu à contre-pied aujourd'hui. A Beauvau, il remplace un ex-PS, Christophe Castaner, par un ex-LR, Gérald Darmanin. Au côté du nouveau ministre de l'Intérieur, Marlène Schiappa, venue de la gauche, n'est pas loin de l'oraison funèbre : "Il y a la gauche républicaine, la gauche identitaire, et puis il y a un troisième groupe, les ambigus, et c'est déjà une faute politique ! Dire qu'il ne fallait pas offenser les croyants avec des dessins, c'est comme dire aux femmes violées qu'elles ne devaient pas sortir le soir en minijupe. Tout le monde a abdiqué. Pour la laïcité, il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour. Qui va prendre la parole au moment du procès de Charlie Hebdo ? Je suis prête à prendre les paris qu'il n'y aura pas beaucoup de monde."