À l'occasion de la sortie de son essai Un Esprit de résistance (éd. Flammarion), qu'il décrit lui-même davantage comme un "manifeste", le député socialiste des Landes, ancien secrétaire général adjoint de l'Élysée (sous François Hollande), revient pour L'Express sur l'héritage laissé par François Mitterrand, les causes du délitement de la gauche, et l'horizon vers lequel elle devrait tendre pour espérer revenir au pouvoir.
L'Express : Ce lundi, la gauche fêtera les 40 ans de l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand, le 10 mai 1981. Quel aspect retenez-vous en premier lieu de son action ?
Boris Vallaud : J'en retiens d'abord le 10 mai 1981 lui-même, il est le fruit d'une détermination et d'une pugnacité sans pareil. C'est une arrivée au pouvoir après 23 ans d'opposition, après plusieurs épisodes d'union et de désunion de la gauche : du candidat commun de 1965 au programme commun, en passant par Épinay, et enfin cette victoire de François Mitterrand, qui fait entrer quatre communistes au gouvernement. En 1981, l'Histoire s'est mise à bouger. Donc ce que je retiens d'abord, dans le moment difficile de faiblesse et de division que nous connaissons aujourd'hui, c'est ce refus de la résignation, cette confiance déterminée dans l'avenir de la gauche, cette quête d'un monde plus juste et la nécessité de l'union. Nous devons aujourd'hui être aussi obstinés, aussi déterminés et convaincus que l'a été la gauche à ce moment-là, alors que ce qui la séparait à l'époque était plus important que ce qui nous sépare aujourd'hui.
J'en retiens ensuite toutes ces réformes qui ont contribué à "changer la vie", cet air plus léger que chantait Barbara, ces libertés nouvelles, ces conquêtes : l'abolition de la peine de mort, la dépénalisation de l'homosexualité, les 39h, la 5e semaine de congés payés, la retraite à 60 ans, l'ISF, le prix unique du livre, les lois Auroux, Roudy, Evin ou Gayssot... Ces leçons d'histoire nous obligent, d'autant plus que la victoire de l'extrême droite est désormais plus qu'une hypothèse. L'adversité est sur notre flanc droit.
Dans nos colonnes, l'ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve considère, lui, que Jean-Luc Mélenchon doit être "combattu"...
Que l'on affirme nos idées, nos valeurs, nos convictions, nos différences face à celles des autres, nos désaccords aussi, à gauche, je crois que c'est absolument nécessaire. C'est un combat en soi. Mais je ne veux pas pour ma part considérer les positions comme irréconciliables, à ce moment-là, on s'expose à demeurer dans une forme d'état de faiblesse. Il ne faut jamais renoncer à convaincre, surtout à gauche.
Vous dites que les socialistes doivent revenir à cette "geste de la rupture". Au Congrès d'Épinay, François Mitterrand disait : "Celui qui n'accepte pas cette rupture avec la société capitaliste ne peut pas être adhérent du Parti socialiste." Vous n'allez pas aussi loin, si ?
Lorsque je dis qu'il faut retrouver cette geste de la rupture, qui nous a sans doute manqués, je pose cette question : avec quoi devons-nous rompre aujourd'hui ? Nous devons rompre avec un monde devenu invivable du fait de l'explosion des inégalités, de santé, éducatives, environnementales... Et avec un monde bientôt inhabitable du fait de la crise climatique. Je prône effectivement une rupture avec le monde tel qu'il va, ou plutôt tel qu'il ne va pas. Ainsi qu'une forme de radicalité réformatrice, en se disant que nous avons besoin de reprendre le contrôle que nous avons perdu à bien des égards. "Changer la vie", c'est plus qu'un slogan !
Cette fameuse rupture, on l'entend souvent à gauche lorsque celle-ci est dans l'opposition ou en campagne. Mais, entre le tournant de la rigueur sous Mitterrand et la politique économique de François Hollande, on a le sentiment que la gauche française crée toujours un décalage entre ce qu'elle propose et ce qu'elle fait une fois au pouvoir. N'est-ce pas l'un de ses principaux écueils depuis quarante ans ?
Ce reproche, on l'a toujours fait à la gauche, et en particulier aux socialistes, lorsqu'elle gouvernait ! A Blum même, avec une infinie violence, alors qu'il venait de faire adopter la semaine de 40 heures et les congés payés ! Je constate que c'est aujourd'hui le patrimoine social de toutes et de tous, comme le RMI, les 35 heures ou la CMU. Comme le tiers payant, le compte pénibilité, la garantie jeune ou l'encadrement des loyers... Il faut toujours s'efforcer de réconcilier le rêve et l'action en politique, de ne pas décevoir, de tenir ses engagements, mais cela suppose de prendre des risques, y compris de décevoir, bref gouverner. Alors bien sûr, il est toujours plus aisé de ne jamais se frotter au réel... ça n'est pas le choix que nous avons fait, ni dans le passé ni pour l'avenir.
Et puis, j'ai le sentiment que la crise que nous sommes en train de traverser nous donne des leçons dont le gouvernement ne tiendra aucun compte et qui nous obligent, nous, à gauche. Sur ce qu'est l'Etat et sur ce que nous devons en attendre ; sur ce que nous devons faire de nos libertés publiques et pourquoi nous devons les défendre avec force ; sur l'ultimatum écologique et social que nous connaissons et sur la façon d'aborder les grandes mutations à l'oeuvre dans la justice...
Quand on évoque le virage étatiste d'Emmanuel Macron justement, vous parlez d'un État Léviathan...
Mon propos n'est pas propre à la France, je considère qu'on est sur le fil, qu'il y a dans cette crise une guerre de modèles politiques, régimes autoritaires contre démocraties libérales, avec partout dans le monde une demande forte d'Etat, mais que celui-ci a donné à voir deux visages : celui de l'État Léviathan avec ce qu'il implique de privations de libertés, de confinement de la démocratie ; et puis celui de l'Etat providence, social, qui protège, avec le déploiement de moyens considérables. La pièce doit retomber du bon côté. L'Etat ne doit pas resurgir à la faveur de la pandémie comme une nostalgie absolutiste, mais comme un outil au service du progrès humain et de la protection des citoyens. Comme souvent, il faut une guerre, quelle que soit sa forme, pour que l'État se démultiplie, se donne les moyens de son action. C'est cette même mobilisation qu'il faut avoir en temps de paix.
Revenons à l'union de la gauche : un certain nombre de responsables politiques, voire d'électeurs, considèrent que le quinquennat Hollande - dont vous étiez un acteur en tant que Secrétaire général adjoint de l'Élysée - fut la trahison de trop de la gauche gouvernementale envers ses valeurs, ses promesses. Avec le recul, vous aussi ?
J'entends bien les critiques, j'en partage certaines, et il y en a d'autres que je ne partage pas. Il faut toujours faire un travail d'inventaire et nous l'avons nous-mêmes fait, certains nous l'ont reproché d'ailleurs. Mais il fallait être lucide sur nos erreurs autant que pouvoir rappeler la garantie jeune, le dispositif territoires zéro chômeur, le mariage pour tous, les accords de Paris sur le Climat, la loi devoir de vigilance des multinationales, la loi Sapin II contre la corruption, la protection des lanceurs d'alerte, le rétablissement de l'ISF, la lutte contre le décrochage scolaire, l'enseignement moral et civique, le PNF, la loi Alur... ça n'est pas rien. Le confessionnal du quinquennat, très bien, mais il faut en sortir et regarder maintenant à quoi consacrer notre énergie. Il y a dix millions de pauvres aujourd'hui, des chefs d'entreprise en grande détresse au coeur de cette crise, une jeunesse qui vient grossir les rangs des banques alimentaires, il y a la crise climatique et les inégalités sociales qui se conjuguent aux inégalités environnementales. Cette crise est un levier pour changer de modèle alors que se font déjà entendre les artisans intéressés d'un retour à la normale. Nous avons un pied dans la porte du monde d'après et nous devons faire en sorte qu'il soit plus juste.
Les 35 heures sont la dernière grande réforme sociale, émancipatrice, entreprise par la gauche. N'a-t-elle pas trop abandonné ce champ-là de la politique ?
Abandonné à qui ? Qui porte aujourd'hui une vision sociale émancipatrice ? Qui défend le socialisme d'éducation ? Qui travaille à réconcilier la question sociale et la question écologique avec comme horizon l'amélioration de la condition du plus grand nombre ? Certainement pas le gouvernement ! Quand la gauche manque d'ambition, personne ne reprend le flambeau. Le tiers payant généralisé pour lutter contre le non-recours aux soins, le compte personnel de prévention de la pénibilité ou le dispositif carrière longue, enterrés par Emmanuel Macron... Quand j'évoque dans mon livre le sujet du travail et la nécessité de donner de la valeur aux métiers des femmes et des hommes que les temps ordinaires tiennent dans l'ombre et rémunèrent mal, quand nous proposons des mécanismes pour organiser les transitions professionnelles et pour bâtir l'industrie de demain avec les ouvriers d'aujourd'hui, lorsque nous posons la question de la protection de l'enfant pour lutter contre les inégalités au berceau, quand nous faisons des propositions sur la mixité sociale à l'école, nous réinvestissons indéniablement ce champ. Évidemment il faut aller plus loin : il faudra être capable de répondre aux insécurités que vont ressentir les gens, surtout après cette période, et remettre l'humain au centre.
Le déclin de la gauche depuis les années 80 est dû, en partie, au fait qu'elle n'a pas su s'adapter aux grandes transformations de la fin du XXe siècle : la mondialisation, la financiarisation de l'économie, le recul des états-providence... Vous dites, vous, que le rôle de la gauche sera désormais de faire en sorte que les gens puissent "apprivoiser le hasard". Qu'entendez-vous par là ?
D'abord, qu'on ait raté un certain nombre de rendez-vous, le tournant de la mondialisation, la réorganisation du capitalisme, la nouvelle géopolitique, et d'une certaine mesure l'urgence environnementale... c'est juste, mais ce n'est pas le propre de la gauche. Aujourd'hui, nous sommes au coeur d'une révolution qui a plusieurs formes - l'accroissement des inégalités, la révolution numérique, la crise environnementale - et qui va nous obliger à penser un nouveau modèle productif, de nouvelles façons de produire, d'habiter, de consommer... Est-ce que cela va se passer dans la justice, ou dans l'injustice la plus criante ? Apprivoiser le hasard, c'est concevoir les dispositifs sociaux et les politiques publiques qui accompagnent cette grande transformation, pour n'oublier personne en chemin. C'est l'idée sous-jacente du compte personnel d'activité par exemple. C'est aussi pour l'Etat retrouver une centralité nouvelle, surmonter la tragédie des horizons (pour reprendre l'expression du gouverneur de la banque d'Angleterre), c'est-à-dire se projeter à des horizons lointains, ce qu'aucune entreprise ne peut véritablement faire, investir massivement dans l'avenir, sécuriser, réguler, protéger. Pour gérer cette transformation sociale, pour accompagner cette révolution, le socialisme a les outils pour accompagner cette révolution.
Le Parti socialiste est devenu le parti de la "social-écologie" au milieu des années 2000. Vous estimez dans votre livre qu'il y a le risque, en prenant à bras-le-corps ce nouveau combat environnemental, d'abandonner les questions de justice sociale...
Non, je dis que la crise climatique est porteuse d'injustices considérables. Qu'aujourd'hui les inégalités environnementales se superposent aux inégalités sociales, mais aussi que la question environnementale est pour nous un levier de transformation sociale considérable. Je suis pour une écologie des plus vulnérables, une écologie des inégalités, qui permettent à ceux qui souffrent de mieux vivre, mieux se nourrir, mieux se loger. Sortir 12 millions de Françaises et de Français de la précarité énergétique, c'est une mesure de justice sociale, pour ne donner qu'un exemple.
Dans les sondages actuels, quand on additionne le score des formations de gauche, ce bloc n'est même pas certain de passer le premier tour. Où est passé "le peuple de gauche" ?
Où est passé le peuple de gauche ? On a l'impression qu'on en parle comme de ces vieux bonbons que vous donne votre grand-mère... Non, le socialisme n'est pas une madeleine. Pas plus que la République. Le socialisme, ce n'est pas une nostalgie ! Je pense que c'est une idée qui est radicalement neuve. Regardez cette jeunesse qui descend dans la rue, qui manifeste pour le climat : elle ne met pas forcément les mêmes mots que nous, mais elle manifeste aussi pour la justice sociale, ils ont mal au ventre devant les injustices grandissantes. Où est passé le peuple de gauche ? Je pense qu'il est là, fatigué de nos divisions mais dans l'attente d'une vraie alternative, une vraie raison d'espérer. Au fond, ce livre que j'ai écrit vise aussi à dire à tous ceux-là que cette révolte qu'ils ont dans le coeur nous est commune, et qu'il y a un chemin à construire. Le rendez-vous qui vient est majeur et je veux que les sujets que je défends dans ce livre pèsent dans le calendrier de la présidentielle.
Dans le cadre de cette union recherchée, il y a tout de même des sujets sur lesquels un compromis semble impossible, notamment avec la France Insoumise : l'Europe, l'universalisme, notamment...
Je suis profondément européen de coeur et de raison, mais je refuse de laisser la critique de l'Europe à ceux qui n'en veulent pas. Ce serait comme laisser la critique de la République, de la démocratie, des politiques sociales à tous ceux qui voudraient les liquider. Dire que l'Europe ne va pas telle qu'elle fonctionne, qu'il y a de l'égoïsme, du libéralisme, des règles absurdes que l'on s'impose alors que le monde entier ne les respecte pas, un réel déficit démocratique, ce n'est pas dire qu'on ne veut pas d'Europe. On ne peut pas se plaindre de la prétendue omnipotence de l'Europe d'un côté et s'indigner qu'elle ne soit pas plus présente face au diverses menaces de l'autre. Il faut être euroexigeant. Voilà ce que je suis, et on doit être capable de dire des choses ensemble sur cette question.
Au sujet de l'universalisme, je plaide pour un universel qui émancipe, pour penser au-delà de soi-même, pour concilier le même et l'autre. La République laïque mène à cela. Mais pour ce faire, il faut être capable de réfléchir ensemble la relation de l'universel et du particulier. Prendre en compte les identités n'est pas nécessairement une concession faite au repli sur soi, mais peut être une médiation vers l'universel. Et l'universel n'est pas nécessairement la négation de ces identités. Il faut relire la belle lettre qu'avait adressée Aimé Césaire au Secrétaire général du Parti communiste français Maurice Thorez. Je préfère le travail et le dialogue apaisé sur ces sujets compliqués que l'invective sur twitter. Je refuse les débats simplistes sans nuances et sans délai. Quand on parle des valeurs de la République, ça ne peut pas être un catéchisme. Ça ne peut pas être la foi sans la culture. C'est pour cela que nous avons besoin de l'école, de ses professeurs et de culture.
