Les rues sont bien désertes devant les locaux de Reconquête !. Le café qui accueillait, au coeur de la campagne, une foule de journalistes est désormais investi par les touristes. Certains jours, pourtant, on y croise encore les équipes d'Eric Zemmour, qui s'offrent un verre en terrasse. A l'image des perspectives d'avenir du parti, les regards sont moins brillants, les discussions moins enflammées. Les ambitions passionnées des débuts ont été revues à la baisse. "Reconquête!, c'est une aventure sur le temps long, veut croire un des principaux cadres. Et rira bien qui rira le dernier, nous verrons en 2024, aux européennes."
La pique est directement adressée au Rassemblement national, dont les membres se délectent de la situation. Ce parti adversaire qui a voulu les ridiculiser s'est finalement heurté à la réalité des suffrages, et ceux qui souhaitaient les ringardiser se retrouvent désormais isolés sur l'échiquier politique. A l'extrême droite, on dresse un constat de cette campagne : le parti d'Eric Zemmour, par sa stratégie de la radicalité, a finalement récupéré le statut de mouvement groupusculaire et marginal dont le RN a réussi à s'émanciper. "Si nous sommes sortis de cette radicalité, ce n'est pas pour rien, commente un cadre frontiste. C'est une impasse, la majorité de nos électeurs ne se reconnaissent pas dans l'histoire des prénoms, de la remigration ou de cette union des droites. Le poids politique maximum, avec un type talentueux sur ce créneau, c'est 7-8%."
En analysant la campagne d'Eric Zemmour, beaucoup retrouvent des similitudes avec le Front national des années précédentes. La frange des identitaires, d'ailleurs, a déserté le parti de Marine Le Pen pour rejoindre les rangs des zemmouristes. "Eux, ce qu'ils aiment, c'est la politique à la Jean-Marie Le Pen, la provocation, le buzz. Ils se délectent de choquer", estime un frontiste. Le "coup politique" est désormais méprisé par l'actuel RN, qui revendique une culture de parti de gouvernement. "Le Front des années 1990, j'en viens, et il est hors de question d'y retourner", assure Philippe Olivier, conseiller de Marine Le Pen. D'un sourire, les uns et les autres assurent que cette stratégie politique "de l'agitation" ne vise qu'à cacher le manque d'implantation locale et l'absence de réelle possibilité électorale. La candidature de Zemmour aux législatives est prise pour exemple.
Les ambitions de Reconquête! pour les européennes, elles aussi, rappellent le Front national à l'ancienne, qui misait sur la nationalisation du scrutin pour décrocher des élus. Jouer le coup d'après, promettre un perpétuel rebond, c'est la carte avancée par les dirigeants zemmouristes. Et les cadres, d'eux-mêmes, citent le RN comme un exemple à suivre. "Nous n'aurons aucun problème à survivre sans députés, le FN l'a bien fait pendant des années, revendique un stratège. Nous avons des figures fortes qui continueront à exister politiquement. Nous ferons des médias, de l'action politique, de l'action militante." Dans l'écosystème national, un groupuscule en remplace souvent un autre. Dans le ballet qui régit la droite extrême, un groupuscule en remplace souvent un autre, permettant à ce dernier de sortir de la marginalité. Chez les frontistes, on se frotte les mains : "Reconquête! a finalement été notre dernier marchepied pour accéder au statut de parti de gouvernement, en récupérant le monopole de la radicalité, qui bloquait notre ascension."
