En ce début du mois d'octobre, la terrasse de la brasserie Le Bourbon, deuxième maison des députés près de l'Assemblée nationale, est encore bondée. Les parlementaires profitent des derniers beaux jours qui leur restent ; dans l'hémicycle on s'écharpe gentiment sur le projet de loi assurance chômage avant d'attaquer le gros morceau à venir, l'examen du Budget. Le 49.3 est déjà dans toutes les têtes, mais un député a déjà la sienne un peu ailleurs. Il voit plus loin. Installé à une table, Aymeric Caron prend le soleil. Blazer noir, tee-shirt noir, il pose son regard sur la petite placette. Depuis plusieurs semaines, il tente de récupérer les numéros de téléphone d'un maximum d'élus macronistes pour les convaincre de voter sa proposition de loi (PPL) visant à interdire la corrida sur l'ensemble du territoire français. Celle-ci sera examinée le 24 novembre au sein de la niche parlementaire de La France Insoumise, d'ici là, il y a de la retape à faire.
En parlant de macronistes : l'ex-journaliste aperçoit à une table adjacente le vice-président du groupe Renaissance Sylvain Maillard, qui remplacera sa patronne Aurore Bergé, future maman, d'ici peu. L'occasion ne se rate pas. Il s'approche. L'avenir des taureaux se joue en partie ici. "Salut ! Alors, la corrida ? Vous voyez ça comment ?", lui demande-t-il. Maillard répond, du tac au tac : "Ne t'inquiète pas, ça va passer chez nous, on va le voter, aucun problème" - "Ok ! Ok !" - "Par contre Aymeric, surtout, bats-toi pour qu'elle arrive en deuxième position dans la niche ! En troisième, maximum. C'est hyper important, sinon elle pourrait ne même pas être discutée" - "Ok, je vais m'en assurer !" - "Je te le dis, troisième position maximum ! Maximum !"
Un élu Renaissance qui conseille un Insoumis, ça ne court pas les rues... Le tuyau est sympathique mais, surtout, capital. Car un petit jeu a cours dans l'hémicycle les jours de niche parlementaire, où un groupe a, seul, l'initiative de l'ordre du jour et propose une huitaine de votes : ses opposants prennent un malin plaisir à multiplier les amendements, prises de parole, techniques d'obstruction pour que plusieurs sujets n'aient pas le temps d'être abordés. L'ordre de passage est donc hautement stratégique. "Si j'étais président de groupe, je ferais sortir 3 000 amendements : interdiction de la corrida pour les enfants en dessous de 16 ans ; interdiction de la corrida pour les enfants en dessous de 16 ans et un jour ; interdiction de la corrida pour les enfants en dessous de 16 ans et deux jours ; l'interdiction de la corrida pour les enfants en dessous de 16 ans et trois jours, et ainsi de suite. Tout ça multiplié par 50 députés, ça leur ferait les pieds !", grince un ministre expérimenté qui s'oppose à la proposition de loi Caron.
On sent chez ce dernier une pointe d'irritation : le texte de l'antispéciste le plus célèbre de France est bien parti pour être adopté cet hiver. Une large partie de la Nupes - mis à part, peut-être, quelques élus du Sud, on comprend pourquoi... - votera avec leur collègue ; les parlementaires du Rassemblement national, divisés sur la question, auront pleine liberté de vote, garantie par Marine Le Pen ; et la majorité des députés Renaissance sera favorable, selon leurs dirigeants. Le texte permettrait de s'acheter une conscience à moindres frais, même une double : prouver que la Macronie défend le bien-être animal et qu'elle est capable d'appuyer une mesure venant d'une opposition qu'ils conspuent à longueur de journée. Reste à voir comment Caron écrira sa proposition de loi : "Le seul souci à l'heure actuelle, c'est ça, glisse un cadre du groupe. On le lui a dit : s'il se contente de l'interdiction, on en sera, s'il rajoute tout un tas de trucs sur la viande, les animaux, ses marottes, on n'achètera pas." Même réflexion dans l'entourage du ministre des Relations avec le Parlement Franck Riester : "Parfois, les objectifs paraissent séduisants, mais attention aux PPL venants de l'opposition, il faut un examen approfondi du texte, les leurs n'ont pas toujours brillé par leur solidité..."
"Dupond-Moretti attend ça avec gourmandise"
L'exécutif est gêné aux entournures : contrairement à ses troupes, lui ne compte pas soutenir la proposition de loi. Élisabeth Borne la première. "On a le chic de mettre sur la table des sujets sans rien faire avancer, c'est une pratique qui peut s'éteindre d'elle-même. Les députés doivent faire attention à ne pas braquer les gens, qu'est-ce qu'on va aller les embêter avec ça...", a expliqué la Première ministre en petit comité, dans des termes un tantinet plus crus.
Les députés macronistes espèrent que le jour du vote, le gouvernement émettra un avis de sagesse et en profitera pour démontrer qu'il sait leur laisser les coudées franches . Rien n'est moins sûr. Il suffit de voir qui il a choisi pour être au banc ce jour-là : pas le ministre de l'Agriculture Marc Fesneau, ni la secrétaire d'État à la Biodiversité Bérangère Couillard, qui souhaite à tout prix se tenir loin du sujet... c'est le ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti qui tient la corde. "Dupond-Moretti se réjouit à l'idée d'y aller, il attend ça avec gourmandise", se marre l'un de ses collègues. "Il veut s'en occuper et défoncer le texte", assure l'un des cadres du groupe Renaissance.
Si le gouvernement s'attend à perdre la partie, il espère bien, a minima, démontrer sa désapprobation. Qui mieux alors que le garde des Sceaux pour livrer un réquisitoire grandiloquent et ciselé contre les censeurs de tout poil, les atteintes à la liberté et aux traditions ? L'avocat n'a qu'une seule exigence : s'il y va, c'est avec la garantie de pouvoir clamer ce qu'il a sur le coeur. On imagine déjà la mine renfrognée des députés Renaissance en écoutant la sortie de leur ministre. Ils auront peut-être les oreilles qui sifflent, mais ils ne laisseront pas Dupond-Moretti repartir avec.
