Jamais les serveurs du café Aux Trois Obus n'avaient vu tant de visages rayonnants. Ce mardi, près du QG du Rassemblement national, dans le XVIe arrondissement de Paris, les députés nouvellement élus défilent, tout sourire. Marine Le Pen a réussi un tour de force, le 19 juin dernier, en faisant élire à ses côtés près de 90 frontistes. "Tiens ! Un perdant, c'est rare par ici ! T'es sûr que tu ne fais pas partie de Reconquête ?" lâche un parlementaire, raillant un candidat déçu. Chez les partisans d'Eric Zemmour, l'atmosphère est plus lourde. Près des locaux de campagne, quelques cadres se retrouvent, dépités. Ils n'ont pas touché à leurs sodas, dont les bulles se sont évaporées. De même que leurs espoirs électoraux. "Et dire qu'à l'heure qu'il est, on aurait pu être à l'Assemblée..." lâche un ancien RN. Ils se consolent comme ils peuvent : "On pourrait être à la place de Jérôme Rivière..." Le 21 juin, l'eurodéputé zemmouriste est dans un train pour rejoindre le Parlement européen. Autour de lui, ses anciens camarades Jean-Paul Garraud, Thierry Mariani, Jean-Lin Lacapelle et Jordan Bardella le regardent, l'air goguenard. "Dis-lui de leur transmettre nos amitiés", s'esclaffe une participante. "Ils n'avaient qu'à faire le bon choix", sourit, depuis le café Bourbon, un zemmouriste repenti, élu sous l'étiquette RN. L'extrême droite reste un petit milieu, et au RN comme ailleurs, certains regrettent que des amis aient pris "la mauvaise décision". Un nom, particulièrement, revient dans les discussions : celui de Marion Maréchal, dont beaucoup de proches ne comprennent pas le choix. "Quel gâchis, assure l'un d'entre eux. Elle s'est complètement démonétisée et se retrouve piégée dans une organisation dont elle n'a rien à tirer."
Beaucoup pensent, déjà, à se recycler. Parmi les petites mains, nombreux sont ceux qui ont envoyé un ou deux CV au Rassemblement national, en quête d'un poste d'assistant parlementaire. Comme ça, pour voir. "Il n'y a pas de honte à avoir, estime un postulant. Nous faisons partie du même camp, et vu la configuration, l'avenir est du côté du RN." Ceux qui ont espéré des élections législatives fructueuses se relèvent doucement du score très décevant (4%) réalisé par le parti naissant. La claque électorale est difficile à digérer, surtout pour les anciens frontistes, dont beaucoup regrettent aujourd'hui leur mauvais pari. "J'y ai cru, je me fais l'effet d'être un grand cocu..., soupire poétiquement l'un d'entre eux. J'ai été honnête une fois, ça m'a ruiné !" Car au-delà de la déception d'avoir choisi le mauvais camp, plusieurs ralliés dénoncent une mauvaise gestion de la fin de l'aventure. Ils reprochent, entre autres, un manque de consultation sur la façon dont la bataille législative allait être menée, un huis clos dans les prises de décisions. Seul un comité politique s'est tenu entre le premier tour de l'élection présidentielle et l'après-législatives.
Règlement de comptes à tous les étages
La réunion, qui s'est déroulée le 21 juin, a d'ailleurs tourné au règlement de comptes entre les participants. Au cours d'une altercation verbale, Jérôme Rivière a dénoncé le fonctionnement autocratique de Reconquête et demandé qu'un congrès, dont la tenue est prévue par les statuts du parti, soit envisagée pour l'automne. L'équipe dirigeante a fait la sourde oreille. L'entrevue a laissé un goût amer à une partie du comité politique, qui dénonce la mainmise d'une petite équipe, composée notamment de Guillaume Peltier et Sarah Knafo, sur le fonctionnement du parti. "On a quitté le RN parce que c'était une autocratie, et on se retrouve aujourd'hui avec un fonctionnement qui est pire", assure un ex-frontiste. La question financière, aussi, cristallise les tensions. Plusieurs déçus jurent que Reconquête relèverait désormais du fonctionnement entrepreneurial, et l'on pointe du doigt tous les artisans de la campagne qui ont conservé leurs places de salariés. Parmi eux, Sarah Knafo, Guillaume Peltier, Samuel Laffont, Damien Rieu ou Stanislas Rigault. "Ils sont ravis d'être assis sur un tas d'or, qu'ils vont se partager entre quelques élus, et laisser de côté tous les autres", lâche, amer, un cadre du parti.
La direction, pour sa part, mène une contre-offensive. Les membres du premier cercle balaient de la main les différents reproches, qu'ils qualifient de "discours d'aigris". "J'entends les critiques fuser de toutes parts, griffe Olivier Ubéda, responsable des événements pendant la campagne. Mais c'est très facile de cracher dans la soupe qui a bien nourri tout le monde pendant des mois. Tous ces gens-là étaient bien contents de trouver Zemmour pour avoir un peu de lumière ou un contrat il y a quelques mois." Les lieutenants du candidat déçus montent au créneau : "Tous ceux qui nourrissent les off de la presse crachent sur ce qu'on fait, mais ils n'ont ni travaillé ni proposé d'idées. Quand il s'agit de parler dix minutes à chaque meeting il y a du monde, mais pour se mettre au boulot c'est différent..." dénonce l'un d'eux.
Un avenir encore indécis
Les têtes pensantes de la campagne en ont néanmoins bien conscience, elles aussi : l'échec des élections législatives est cuisant. Certains se rendent compte que la marque Reconquête n'est finalement que très peu identifiée sur le territoire. Et que le parti, sans Eric Zemmour, ne représente pas grand-chose. Dans le Vaucluse, Stanislas Rigault en a d'ailleurs fait les frais. Candidat dans la deuxième circonscription, pourtant secondé par Marion Maréchal, il s'est rendu dans le bureau de vote principal de la commune pendant la campagne... sans que personne ne le reconnaisse. Pour eux, le parti a été écrasé par le poids de la marque RN, bien plus identifiée que Reconquête par leur électorat. "On a surestimé le postulat de la mort des partis traditionnels", reconnaît Stanislas Rigault. Même Les Républicains, dont Reconquête avait fêté l'effondrement après le premier tour de la présidentielle, réalisent près du double de leur score. Eric Zemmour et ses troupes, qui espéraient dynamiter les partis existants et refonder un mouvement unifié sur leurs cendres, se retrouvent finalement "cornérisés", loin de l'Assemblée nationale où siègent désormais ceux qu'ils espéraient enterrer. Ils s'essaient désormais à l'autodérision : "J'ai appris un nouveau mot : humilité", sourit un dirigeant.
Les perspectives d'avenir, elles aussi, sont peu réjouissantes. Les européennes, sur lesquelles lorgnent désormais les quelques élus, semblent bien lointaines. Comment tenir deux ans, sans élus de poids, et alors même que le pari de l'union des droites sur lequel se fondait Reconquête s'est effondré ? Plusieurs pistes ont été évoquées : des conférences tenues par Eric Zemmour, le lancement de formations, d'une maison d'édition même. Le parti a lancé une grande consultation de ses adhérents, pour sonder les désirs d'avenir des militants.
La rentrée officielle aura lieu le week-end du 10 septembre, à Gréoux-les-Bains dans le Var, où se tiendront les universités d'été. On ignore encore si elles seront ouvertes à la presse. Certains sont contre. "Si c'est pour que tous les journalistes de Paris viennent toucher le cadavre, ce n'est pas la peine", assure un cadre. Pour l'instant, Reconquête prend des vacances. Ses dirigeants quittent Paris pour quelques semaines. Eric Zemmour, lui, se consacre à l'écriture de son livre, qui reviendra sur les derniers mois, et sa tentation présidentielle. D'autres, déjà, prennent leurs distances et pensent à la façon dont ils rebondiront. Parmi les déçus, certains envisagent une rupture définitive. "Je pensais que faire de la politique c'était travailler pour les Français... Mais dans cette aventure, nous avons servi des intérêts personnels." L'été porte conseil, des décisions seront prises à la rentrée. Quelques frontistes, pourtant, jurent avoir aperçu des zemmouristes repentis faire les cent pas du côté des Trois Obus.
