"Elysée production" est de retour. Il y a quelques jours, la chaîne Youtube d'Emmanuel Macron a publié un mini-documentaire mettant en scène le chef de l'Etat lors de la réunion du G7 dans les Alpes bavaroises. Trois minutes nerveuses, avec Joe Biden, Boris Johnson ou encore Justin Trudeau en seconds rôles, pour marteler un message : même si le président est à l'étranger, il travaille pour les Français. Montée des prix du gaz et du pétrole, inflation... En chemise, sans cesse en mouvement, téléphone collé à l'oreille, il se démène pour protéger leur portefeuille. Et, au beau milieu, une mise en garde : "On doit beaucoup plus nous coordonner entre nous, parce qu'on va vers une crise dans nos pays."
Après des semaines de flottement, voire d'atonie - "un immense faux plat", estime un conseiller officieux -, doublées d'une semi-défaite aux élections législatives qui lui a donné une majorité relative, Emmanuel Macron dramatise le sens de l'Histoire, bien décidé à reprendre la main. "On a besoin de démarrer ce quinquennat, on a une année pour retrouver la confiance", confie un ministre qui le côtoie de près depuis des années. Plusieurs de ses collègues en conviennent, le remaniement ministériel de ce lundi 4 juillet, qui a vu entrer 19 nouvelles personnalités au gouvernement, marque le vrai début de ce second mandat. Pourtant, la composition de la nouvelle équipe d'Elisabeth Borne traduit un postulat : depuis le 19 juin, rien n'a bougé d'un iota.
Une poignée de "société civile", à commencer par le ministre de la Santé François Braun ; quelques revenants, telles Marlène Schiappa et Sarah El Haïry ; plusieurs députés de la majorité récompensés pour leurs bons et loyaux services... La macronie est un club devant lequel on ne fait plus la queue. "Comme s'il fallait forcément des 'effets waouh'. Eh, on n'est pas aux Folies Bergère !", aime rétorquer l'ex-président de l'Assemblée nationale Richard Ferrand à ceux qui jugent les nouvelles têtes pas assez reluisantes. Certes. Mais c'est sans être parvenu à bouger un tant soit peu les lignes que la Première ministre devra prononcer sa déclaration de politique générale dans l'hémicycle, et que l'exécutif devra présenter son projet de loi pouvoir d'achat au Palais Bourbon.
Au sortir de ses entrevues avec les chefs de l'opposition parlementaire, c'est une Elisabeth Borne à la limite du dépit qui s'est rendue à l'Elysée pour rendre son rapport détaillé à Emmanuel Macron. À plusieurs interlocuteurs, la Première ministre s'est dite sidérée par les listes de courses des différents présidents de groupe, de LFI au RN en passant par LR : elle ne s'attendait pas à ce qu'ils s'arc-boutent de la sorte sur leur propre programme, sans laisser la moindre porte ouverte au compromis. "On commence à digérer ce qui s'est passé, la distribution des postes à responsabilité à l'Assemblée permet de le faire, assure un ministre. Quand on a un président de la commission des finances LFI ou un vice-président RN, là, vous comprenez bien méchamment que vous n'avez pas du tout la majorité absolue."
"Il va apprendre à faire autrement... et ce n'est pas plus mal"
On imagine déjà Emmanuel Macron taper du pied sous son bureau élyséen. Lui qui parfois, au cours de son premier quinquennat, se lamentait auprès de Richard Ferrand de la lenteur du Parlement dans le vote de ses réformes, va devoir apprendre la patience. Plus que jamais. La chambre d'enregistrement, c'est terminé. Chaque texte, désormais, fera l'objet d'une recherche d'alliés ici et là selon sa nature, puis de longues discussions, point par point, avant de trouver des accords à la chambre basse. Le macronisme changera son rapport au temps ; le chef de l'Etat sera obligé, a minima, de partager la maîtrise des horloges.
"Certains collègues viennent de découvrir ce qu'est la vie parlementaire, juge un poids lourd de l'équipe Borne. Ils pensaient depuis cinq ans que la majorité était là pour voter et obéir. Maintenant, il faudra faire plus attention au Parlement et plus attention à nos troupes." On lui fait alors remarquer que le commentaire général pourrait tout autant concerner le président... "La contrainte sera plus forte, c'est une évidence, donc il va, lui aussi, apprendre à faire autrement... Et ce n'est pas plus mal", ajoute-t-il sèchement. Un proche d'Emmanuel Macron, dont il a l'oreille attentive, complète : "Finalement, c'est une bonne nouvelle. Ça va l'obliger à être fidèle à ses promesses de recomposition, ce qu'il n'aurait pas été s'il était resté aussi omnipotent."
"Court et binaire"
Le mot est devenu tabou depuis les désirs d'indépendance de Jean-François Copé lorsqu'il était président du groupe UMP sous Nicolas Sarkozy, mais "co-construire" les textes de lois avec les députés Renaissance, MoDem et Horizons, semble devenir une nécessité. Avant de séduire à l'extérieur, penser avant tout à souder sa majorité. Plusieurs fidèles d'Emmanuel Macron, en connaisseurs du Palais Bourbon, insistent sur ce point. Ce n'est pas un hasard si François Bayrou et Edouard Philippe ont respectivement obtenu trois et un ministres de plus dans la dernière architecture gouvernementale... Au-delà de la recherche laborieuse de voix ou d'abstentionnistes pour espérer voter des réformes, le travail législatif promet d'être mouvementé : les membres du gouvernement vont connaître la situation baroque de devoir longuement parlementer avec des "rapporteurs pour avis", ou des "rapporteurs spéciaux", issus des rangs du RN ou de LFI. L'époque où les plus tatillons étaient des LR ou des socialistes ronchons leur paraîtra bien douce en comparaison.
Comment trouver la parade ? Le recours au 49.3, risqué puisqu'il engage la responsabilité du gouvernement, est en outre limité... Et brutal. Pas tout à fait en phase avec la "nouvelle méthode" macroniste basée sur la concertation et l'horizontalité. Gouverner par ordonnances et décrets ? Plusieurs ministres y sont favorables, mais les abus seraient remarqués. Alors, bon gré mal gré, l'exécutif, et en premier lieu le président, devra se résoudre à revoir à la baisse le nombre de textes et à discuter avec les oppositions avant même le passage en conseil des ministres.
"La situation nous obligera à préparer des textes courts, très courts, pour éviter une profusion d'amendements des oppositions, glisse un ministre expérimenté. Et puis, il faudra faire du binaire absolu, pour qu'elles se positionnent clairement. Court et binaire, ce doit être notre slogan." Tout ce que ne sera pas le projet de loi pouvoir d'achat, dont l'examen sera, aussi, le premier d'un président en plein apprentissage.
