L'Express : Emmanuel Macron a été réélu avec environ 57,6 % des suffrages, mais il avait obtenu seulement 27,8 % au premier tour, ce qui signifie que 72 % des votants n'avaient pas voté pour lui. Sachant qu'il y a eu environ 28 % ce dimanche et 26,3 % d'abstention le 10 avril, certains estiment que sa base électorale est trop étroite pour qu'il puisse être considéré le "président de tous les Français". Que pensez-vous de ce raisonnement ?
Bernard Sananès : Je ne partage pas cette analyse qui conduirait à mettre en doute la légitimité d'Emmanuel Macron ; mais je note que beaucoup d'électeurs lui ont dès 2017 adressé un reproche majeur. Eloigné de leurs préoccupations, "président des riches", il ne serait pas "un président pour eux". Toutefois, il ne faut pas confondre cette question avec celle de la légitimité car si l'on peut certes déplorer le niveau de l'abstention, on peut aussi voir les choses d'une autre manière. Finalement, trois Français sur quatre sont allés voter au premier tour, confirmant ainsi la centralité de l'élection présidentielle. Il me semble donc que l'on fait parfois dire beaucoup de choses à l'abstention, en oubliant qu'une très grande majorité des Français accorde encore une forme de centralité à l'élection présidentielle. A titre de comparaison, la participation aux Etats-Unis n'était que de 62 % pour l'élection de Joe Biden et de 55 % pour celle de Donald Trump. En France, la participation confère donc au président élu une légitimité incontestable.
Ce qui est vrai, en revanche, c'est que le thème de "rassemblement" a été relativement absent de cette campagne, comme s'il n'était plus une mission première du président. Cela aurait pourtant été d'autant plus nécessaire que les électeurs sont très sceptiques sur ce sujet : quand Elabe leur a demandé lequel des deux candidats était le mieux à même de rassembler les Français, 50 % d'entre eux ont répondu : "ni l'un ni l'autre". Dans une société polarisée, fracturée, le rassemblement est devenu mission impossible.
Précisément. Au second tour, de nombreux Français qui ont glissé dans l'urne un bulletin "Emmanuel Macron" ont surtout cherché à faire barrage à Marine Le Pen. Le fait qu'il s'agisse d'un vote de rejet et non d'un vote d'adhésion n'entache-t-il la légitimité du chef de l'Etat ?
Selon nos enquêtes réalisées entre les deux tours, 43 % des électeurs annonçaient en effet qu'ils allaient exprimer un vote "de rejet". Mais une telle motivation a toujours existé au second tour de la présidentielle ! Souvenez-vous du rejet de Valéry Giscard d'Estaing, en 1981, qui a profité à François Mitterrand ; ou de celui de Nicolas Sarkozy, en 2012, dont François Hollande a été le bénéficiaire. Il n'y a donc rien de spécifique à cette situation, mais au contraire la vérification de la formule éternelle : "Au premier tour, on choisit ; au second, on élimine". Reste à savoir si le deuxième mandat d'Emmanuel Macron apaisera les colères ou s'il les ravivera.
Ce sera le second et dernier mandat d'Emmanuel Macron puisqu'il ne pourra pas se représenter en 2027. Cela ne risque-t-il pas aussi de contribuer à affaiblir son autorité ? Ses rivaux ne vont-ils pas d'ores et déjà songer à "l'après" ?
C'est là en effet un phénomène tout à fait nouveau dans l'Histoire. Jacques Chirac, en 2002, avait encore la possibilité de se représenter en 2007. Il n'en sera pas de même pour Emmanuel Macron cette fois-ci. Dès lors, la campagne pour sa succession s'ouvrira après les législatives.
"Cinq ans de plus " ? La question est : pour quoi faire ?
Cela peut évidemment diminuer son autorité, d'autant que la campagne présidentielle n'a pas vraiment permis de trancher les grands choix. On l'a vu avec le changement de pied auquel Emmanuel Macron a procédé sur sa mesure phare : la retraite à 65 ans. On l'a vu aussi durant le grand débat pendant lequel il se sera finalement montré plus à l'aise pour défendre son bilan que pour présenter son nouveau projet.
Pendant la campagne, ses partisans ont scandé : "Et un, et deux, et cinq ans de plus !". La question est : pour quoi faire ? Il sera capital pour lui de répondre à cette interrogation s'il ne veut pas être concurrencé rapidement sur le terrain de la vision par ceux qui aspirent à lui succéder.
