Une cigarette mal éteinte peut déclencher un feu de forêt dévastateur. La droite a évité l'incendie ce jeudi matin 30 juin, à l'occasion de l'élection du président de la commission des finances. En ne joignant pas leurs suffrages à ceux du Rassemblement national pour éviter l'élection de l'Insoumis Eric Coquerel, les huit élus des Républicains ont préservé leur parti d'une dangereuse polémique.

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Avec 21 voix, le député Insoumis de Seine-Saint-Denis l'a emporté au troisième tour devant son adversaire RN Jean-Philippe Tanguy (11 voix). Les élus LR sont restés fidèles jusqu'au bout à leur candidate Véronique Louwagie (9 voix, dont les 8 LR). La gauche a eu gain de cause. Le piège a été évité, même si la fin du scrutin a tourné à l'imbroglio.

Reprenons. Ce poste stratégique de la République échoit à un membre de l'opposition depuis la présidence de Nicolas Sarkozy. L'usage, respecté ce jeudi, interdit aux députés de la majorité de prendre part au vote. Aux oppositions de se débrouiller dans cette élection interne à la commission, où chaque groupe est représenté au prorata de son poids dans l'hémicycle. Autre règle tacite : le premier groupe d'opposition emporte la mise.

Pas d'alliance LR-RN

Mais ce scrutin n'était pas comme les autres. D'un côté, la possibilité que l'extrême droite récupère pour la première fois ce poste si stratégique et s'en serve dans sa quête de respectabilité. De l'autre, la radicalité d'Eric Coquerel (représentant de la Nupes), inquiète le groupe Renaissance et les Républicains. Pendant la campagne des législatives, la majorité présidentielle a agité le risque que LFI se serve du poste pour dévoiler la situation fiscale de telle ou telle personne. La tentation l'a gagné de participer au vote, hypothèse éteinte par la Première ministre Elisabeth Borne.

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Ce jeudi matin, les 73 membres de la commission des finances se retrouvent à l'Assemblée pour le scrutin. Tout se passe comme prévu. La majorité ne participe pas, chaque groupe d'opposition vote pour son représentant lors des deux premiers tours. LR vote pour Véronique Louwagie (8), La Nupes pour Eric Coquerel (20) et le RN pour Jean-Philippe Tanguy (11). Charles de Courson (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) obtient deux voix : la sienne et celle de son collègue Michel Castellani.

A défaut de majorité absolue, il faut organiser un dernier vote, cette fois à la majorité relative. LR demande alors une suspension de séance. A droite, certains espèrent grappiller quelques voix de la majorité pour faire gagner Véronique Louwagie. Charles de Courson se dit prêt à apporter sa voix et celle de Michel Castellani à la candidate LR, alors des bruits font état d'une possible participation de certains députés de la majorité. Tous n'ont en effet pas quitté la salle de la commission.

"La majorité a choisi Eric Coquerel"

Mais la majorité se plie à l'usage. D'autres suspensions de séance suivent, demandées par le RN ou LR. Le parti d'extrême droite aimerait incarner un barrage à Eric Coquerel, et cherche une majorité. Un constat s'impose vite : jamais la droite ne lui accordera ses suffrages. Toutes les hypothèses sont balayées, comme un front anti-LFI avec Charles de Courson comme bélier - l'addition des voix LR-RN ne suffit pas à battre la Nupes - ou une présidence tournante. Le Rassemblement national accepte le principe, mais exige que cet accord soit public, et assumé par la droite. Impossible, chez LR, de mêler publiquement ses voix à celles de l'extrême droite. "Il faudrait avoir le sens politique d'une huître. Là, on aurait été en pleine union des droites", lâche un membre LR de la commission des finances. "Ce qu'on espérait, c'était que des députés de la majorité votent", admet un autre.

Charles de Courson retire finalement sa candidature. Sans surprise, chaque camp soutient son poulain. Eric Coquerel l'emporte avec toutes les voix insoumises, plus une. A l'issue du vote, le député LFI s'est ainsi dit satisfait de l'absence de participation au vote de la majorité, signe d'un respect "des formes démocratiques". Chacun joue désormais sa partition et impute aux autres l'élection d'Eric Coquerel. Pour le RN, les Insoumis se sont rendus coupables de "magouilles" (en présentant un candidat unique à toute la gauche), et les Républicains ont manqué de courage. Chez LR, on pointe la majorité. Son silence serait complice. "La Macronie a choisi Eric Coquerel comme président de la commission des finances", fustige Emilie Bonnivard. Un jeu de rôle sans surprise.

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La droite s'est en tout cas évité une sacrée crise de nerfs. Joindre ses voix à celles du RN, même pour élire un centriste, l'aurait plongé dans la crise. La manoeuvre aurait été perçue comme une alliance implicite. Elle va toutefois devoir composer avec un Insoumis à la tête de la puissante commission. L'intéressé jure qu'il n'y mènera aucune "chasse aux sorcières". Un député Renaissance issu de la droite trouve même un effet bénéfique à cette élection. "Coquerel sera un ennemi commun pour LR et la majorité. Son élection va exacerber les positions, elle montrera que LR et LREM défendent la même vision des comptes et des finances publics." Une alliance avortée peut en cacher une autre.