Le champagne coule à flots. Pas seulement dans les gosiers, mais aussi sur le costume de Denis Cieslik, responsable des parrainages d'Eric Zemmour, joyeusement aspergé par ses camarades de Reconquête !. En ce 1er mars, l'équipe de campagne du candidat à la présidentielle fête la fin de la récolte des paraphes d'élus nécessaires pour se lancer dans la course. Les agapes ont lieu dans la grande salle au parquet en point de Hongrie du QG de campagne. Dans un coin, le mandataire financier, l'ancien préfet Gilbert Payet, pantalon beige et veste brune, sort le balai à serpillière. Il faut absorber les flaques formées par le précieux breuvage. Leurs adversaires, pendant ce temps-là, s'étranglent face à tant de faste. En particulier Marine Le Pen, qui, depuis le meeting de Villepinte, début décembre 2021, grimace. Comment ce nouveau venu sur la scène politique peut-il se payer ces grandes messes ? D'où vient l'argent ?
Près de 400 questions, une montagne d'interrogations
L'heure des comptes a sonné. D'ici au 24 décembre, la commission nationale des comptes de campagne (CNCCFP) doit rendre ses décisions sur les finances des douze candidats à la présidentielle. L'enjeu est de taille : en cas de non-respect des règles du financement électoral, cette dernière peut rejeter un compte, et donc priver le candidat de tout remboursement public. Eric Zemmour a déclaré avoir dépensé 10 976 228 euros. Il peut espérer obtenir de l'Etat le montant maximum du remboursement forfaitaire pour un candidat du premier tour, c'est-à-dire 8 004 225 euros. Si son entourage affirme avoir scrupuleusement respecté les règles, certains éléments permettent d'en douter. "La politique rend parfois les gens peu soucieux du respect des lois élémentaires, et la plupart des membres de la campagne d'Eric Zemmour n'ont jamais fait un compte de campagne", rappelle un observateur avisé. Rien que pour sa vidéo de candidature, Eric Zemmour a utilisé sans l'accord des ayants droit de nombreux extraits de films ou d'émissions télé : une erreur qui lui a coûté plus de 115 000 euros de dédommagements.
Selon nos informations, la CNCCFP a envoyé près de 400 questions sur lesquelles l'expert-comptable Benoît Rigolot planche actuellement avec Gilbert Payet. Un chiffre inédit par son ampleur, selon les spécialistes du sujet. "Nous avons des débats avec la commission. Mais pour qu'un compte soit rejeté, il faut des motifs extrêmement sérieux. Nous attendons le verdict, mais nous n'avons aucune raison particulière de nous inquiéter", affirme le mandataire financier d'Eric Zemmour. En attendant Noël et la publication des échanges entre Reconquête ! et la Commission, L'Express a enquêté sur les éléments susceptibles de poser problème au candidat.
Les points "douteux" :
Une très généreuse ristourne sur ses loyers
Un appartement de 400 mètres carrés, à l'imposant escalier de marbre, au sein d'un immeuble cossu du VIIIe arrondissement. Voilà l'adresse de prestige - ancien siège des célèbres studios Harcourt - qui a accueilli la campagne d'Eric Zemmour. Des locaux loués presque deux fois moins cher que durant le bail précédent, grâce à une ristourne de 94 000 euros accordée par le propriétaire de la SCI 10 rue Jean-Goujon, comme l'a révélé une enquête de BFMTV. La loi interdit pourtant les dons ou aides matérielles consenties indirectement ou directement par les entreprises. Interrogées pendant la campagne, les équipes d'Eric Zemmour ont toujours avancé qu'il s'agissait d'une remise accordée au nom d'une franchise pour travaux. Or la loi stipule que la remise doit être justifiée et raisonnable. "Il faut que les équipes d'Eric Zemmour soient en mesure de produire des factures pour 94 000 euros de travaux", rappelle l'avocat Jérôme Grand d'Esnon, spécialiste du financement politique. "Ces sommes doivent figurer dans le compte de campagne, sous peine de le voir annulé", complète Jean-Pierre Camby, professeur associé à l'université de Versailles Saint-Quentin et auteur de l'ouvrage collectif Code électoral 2022 (Dalloz). Un risque que Gilbert Payet classe parmi "les fantasmes de la presse", sans donner de précisions.
La tournée promotionnelle de son livre
Eric Zemmour s'est officiellement déclaré candidat le 30 novembre 2021. Pour autant, toutes ses dépenses liées à ses actions électorales depuis le 1er juillet de la même année doivent être déclarées. La CNCCFP ne manquera donc pas de se pencher sur son livre, La France n'a pas dit son dernier mot (Rubempré, 2021), et la grande tournée de promotion qui a accompagné sa sortie. Pendant deux mois, le polémiste a tenu une dizaine de conférences dédicaces, aux allures de meeting politique, dans les Zénith ou palais des congrès de capitales régionales. Selon la commission, dans le cas d'un livre qui contient des réflexions politiques mais qui n'est pas programmatique (comme c'est le cas ici), toutes les dépenses de promotions doivent être intégrées aux comptes de campagne. "Ces réunions avaient évidemment vocation à rentrer dans les comptes", nous confirme Gilbert Payet. Le mandataire financier n'a pas, à l'inverse, intégré la vente des livres aux recettes : "Ça n'a aucun sens, le parti n'a jamais acheté ni vendu le moindre livre".

Eric Zemmour lors d'une séance de signature de son dernier livre "La France n'a pas dit son dernier mot", le 17 septembre 2021 à Toulon
© / afp.com/Nicolas TUCAT
La question sera plus délicate encore concernant les réunions organisées par des tiers, comme la conférence-débat du Front Populaire (la revue de Michel Onfray), la soirée de recueil de dons en Suisse organisée par le cercle Convergences ou la soirée "Croisée des chemins" organisée par l'association proche de la Manif pour tous, les Eveilleurs d'espérance. Fallait-il intégrer les 30 000 euros nécessaires à l'organisation de cet événement versaillais du 18 octobre 2021 ? "Nous n'avons jamais communiqué les factures aux équipes d'Eric Zemmour", confie à L'Express l'un des organisateurs de la manifestation. Ce qui laisse à penser que l'évènement ne figure pas aux comptes. La réunion avait pourtant des airs de meeting de précampagne : Eric Zemmour a pu exposer ses idées en matière de famille, d'immigration ou d'éducation devant un public conquis. "Le risque est, s'il s'agit d'une aide d'une personne morale, qu'une telle manifestation tombe sous le coup de la prohibition de l'article L52-8, qui interdit toute aide autre que celle d'un parti politique. Les conséquences peuvent aller jusqu'à la nullité éventuelle du compte, jugé insincère", rappelle Jean-Pierre Camby.
Les points qui méritent précisions :
Le prêt de Charles Gave
Le financier Charles Gave, bien connu des milieux de droite et d'extrême droite, a prêté 300 000 euros au parti politique Les Amis d'Eric Zemmour, en septembre 2021. A l'époque, les équipes du futur candidat se félicitaient publiquement d'un prêt pouvant financer les déplacements de la tournée promotionnelle du journaliste et la location du siège de campagne. Il est pourtant interdit aux personnes physiques de prêter de l'argent pour les campagnes présidentielles : seuls les partis politiques peuvent solliciter des prêts de particuliers. Un motif de rejet de compte, là aussi, si la commission arrivait à la conviction que ce prêt a abondé la campagne. Les cadres de Reconquête! affirment désormais ne pas y avoir eu recours pour financer la campagne, mais pour le fonctionnement du parti. Un changement de discours manifeste. "Il revient à la commission de vérifier l'exactitude des faits, y compris à l'occasion de l'examen qu'elle fera sur les comptes de campagne du parti politique, si celui-ci est prêteur pour la campagne", précise Jean-Pierre Camby. En clair, que Reconquête! n'a pas prêté à Zemmour l'argent de Charles Gave.
L'affichage "sauvage" : illégal mais à intégrer
Enfin, la campagne d'affichage sauvage d'Eric Zemmour, qui a eu lieu jusqu'en octobre 2021, pose question. Bien que la pratique soit interdite, les frais inhérents à cette publicité doivent obligatoirement être inscrits aux comptes, en particulier l'impression des affiches, s'il est prouvé que le candidat était informé et d'accord (même tacitement) avec cette pratique. "Il s'agit de quelques centaines d'euros, je vous laisse discuter de l'importance du sujet", balaie Gilbert Payet. Sans nier qu'il s'agisse d'un point crucial. Il sera très difficile pour l'ancien candidat d'affirmer n'avoir rien su de ces affiches collées dans toute la France pendant des semaines, avec le slogan "Zemmour président".
