Quelque chose d'étrange est en train de se dérouler sous nos yeux. Depuis quelques jours, élus, ministres et cadres de la majorité présidentielle prêtent une attention toute particulière au programme énergétique du Parti communiste français, à l'histoire de la construction d'Europe Ecologie Les Verts, ou bien encore aux orientations d'un Parti socialiste qu'ils se félicitaient d'avoir réduit en miettes. A vrai dire, jamais La République en Marche ne s'était autant préoccupée des choix des partis de gauche, aussi faiblards soient-ils. Mais que peut bien susciter cette considération soudaine ?

A quelques kilomètres au nord-est du bastion LREM, passage Dubail dans le Xe arrondissement de Paris, il y a un mouvement incessant. Toutes ces formations se succèdent au quartier général de La France insoumise pour tenter de réaliser ce qui paraissait impossible depuis cinq ans : une union de toute la gauche pour les élections législatives, sous la bannière de la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale (NUPES)... et surtout sous l'autorité du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, fort de ses 22% au premier tour de la présidentielle. L'espoir se lève à gauche.

Riposte synchronisée (ou non)

C'est alors que toute la Macronie a décidé de riposter contre une tambouille électorale, faite de comptes d'apothicaires et de pourparlers sémantiques, qui, finalement, ne la concernait que très peu. On ne compte plus les messages écrits par les parlementaires LREM sur les réseaux sociaux pour dénoncer l'accord en passe d'être conclu : il y en a sans doute des centaines. "Incroyables, tous ces gens prétendument pétris de principes, prêts à abandonner toute conviction - et notre indépendance énergétique - pour une poignée de circonscriptions", a par exemple tweeté le député Sacha Houlié, répondant à Fabien Roussel qui se disait prêt à mettre de côté la question du nucléaire pour parvenir à un compromis.

Mieux, la présidente déléguée du groupe des Marcheurs Aurore Bergé, issue des Républicains, semblait sur RFI s'inquiéter pour la survie du Parti socialiste et des autres forces : "Ce qui attend les partis, notamment le Parti socialiste, s'ils acceptaient cette alliance, c'est tout simplement une disparition de leurs idées, et aussi une disparition de leur parti politique." Une compassion un tantinet ironique quand on sait la volonté d'Emmanuel Macron d'embrasser le plus large possible à sa droite comme à sa gauche, quitte à tout avaler sur son passage.

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Tant d'attaques simultanées ne peuvent être le fruit que d'une synchronisation. Du moins, pensait-on. Questionnée, une députée LREM prend son smartphone et fouille ses boucles Telegram et WhatsApp : "Non, il n'y a eu ni consignes venant du national, ni d'éléments de langage envoyés. Que dalle !", promet-elle, avant de s'énerver contre le temps que mettent ses chefs à fournir une première liste d'investitures. C'est une autre histoire... Même chose côté parti : un porte-parole du mouvement présidentiel assure qu'il "n'y a eu aucune coordination là-dessus, pour la simple et bonne raison qu'on n'a pas eu de réunion stratégie et communication depuis une semaine", souffle-t-il. On nous analyse alors la vague par un effet d'entraînements et une volonté de faire de faire du zèle dans ce moment quelque peu électrique d'entre-deux gouvernements et d'entre-deux législatures.

La Macronie réduite au silence

Tout cela ressemble tout de même à une forme de fébrilité. "Je ne suis pas plus inquiet que ça, franchement attendons qu'elle soit faite, cette union, et surtout voyons combien de temps ça tient...", coupe court un ministre venu de la gauche, sacrément irrité de voir ses anciens camarades "aller à la soupe chez un Mélenchon qui dévoie les institutions, c'est proprement scandaleux". Personne ne pense que cette NUPES soit en mesure de gagner les prochaines législatives et d'empêcher le président de la République d'obtenir une majorité au Palais Bourbon. En somme, l'hypothèse Mélenchon à Matignon ferait presque sourire les macronistes. Mais force est de constater que cette union de la gauche donnerait à coup sûr à ce côté de l'échiquier plus de troupes que prévu en juin et donc une opposition plus fournie.

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Surtout, le coup de communication réussi de Jean-Luc Mélenchon - son "Elisez-moi Premier ministre" - et son audience médiatique depuis le second tour agacent. D'autant qu'en parallèle, Emmanuel Macron ne s'est pas beaucoup montré depuis le soir de sa victoire et ses ministres ont reçu l'interdiction de risquer la moindre bourde sur les plateaux de télévisions... Bref, dans l'attente du remaniement ministériel, c'est un temps faible pour la Macronie, réduite au silence. Alors, faute de mieux, autant railler les petites affaires des autres sans attendre qu'elles soient terminées.

"La capacité de cette gauche à faire l'union a été montée en épingle depuis des jours et des jours, on ne nous interroge que sur ça ! La France n'a jamais été autant de droite et certains veulent instaurer l'idée qu'elle attendrait la lumière à gauche. On ne peut pas laisser cette dynamique s'installer sans rien dire, il fallait qu'on reprenne la main", glisse un cadre du groupe LREM à l'assemblée. "Mélenchon a réussi à avoir un halo de sympathie sans que personne ne regarde son programme, se désespère un membre du gouvernement. C'est le même travail que l'on a fait entre les deux tours pour celui de Le Pen : il ne nous montre que la façade, alors c'est normal d'aller voir ce qui se passe derrière."

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Comme le textote un ministre proche du président, "c'est surtout l'aile gauche qui tape" et ce, pour une bonne raison. La Macronie sait que cette union avec Jean-Luc Mélenchon pourrait effrayer les électeurs sociaux-démocrates qui n'ont pas voté pour Emmanuel Macron à l'élection présidentielle. Alors, autant appuyer là où ça fait mal : sur le Frexit qui découlerait des propositions de la France insoumise sur l'Europe, la poutinophilie de Mélenchon ainsi que son islamogauchisme, pour espérer récupérer ce qui reste de sympathisants socialistes. Il suffit d'entendre le président du MoDem François Bayrou ce mardi 3 mai au matin sur France Inter pour comprendre la stratégie : "Ce qui s'est passé là est un évènement extrêmement triste. (...) Des socialistes, j'ai en tête tous les noms de ceux qui ont exercé des responsabilités dans ce grand courant social-démocrate du pays. Signer la fin de ce qu'ils ont fait, la ruine de tout ce qu'ils ont voulu faire..." Sortez les violons. "L'idée c'est aussi de dire aux électeurs de la gauche républicaine et européenne qu'ils ne sont pas compatibles avec les Insoumis et que leurs vrais représentants, c'est nous ! Vous voulez vraiment de Taha Bouhafs ? Vous voulez vraiment Eric Piolle qui souhaite autoriser le burkini dans les piscines ?", résume un porte-flingue de La République en Marche.

Quels que soient leurs arguments, ministres et députés n'attendent qu'une chose : la nomination du nouveau gouvernement pour savoir sur quel pied danser et, accessoirement, pour retrouver un peu d'audience...