© afp.com/Ludovic MARIN - Le président Emmanuel Macron le 28 février 2022 sur le perron de l'Elysée à Paris
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L'épisode 1 de "Haines et vengeances à l'Elysée, Emmanuel Macron comme vous ne l'avez jamais vu" est à retrouver ici.

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Acte 3 - Darwin et les piranhas, "à trois dans une pièce"

Ce jeune président aurait-il un déficit d'audition ? L'ouïe est excellente, sauf quand il s'agit d'adieux ou de conflits. Nombreux sont ceux à l'avoir préparé, avant la campagne, à leur envol prochain, à l'avoir alerté sur leurs envies de vie simple, à lui avoir glissé, aussi, pour les plus téméraires (ou les plus défaitistes), qu'à l'Elysée, rien, jamais, ne tourne tout à fait rond et qu'il est usant d'investir autant d'énergie pour qu'un homme, à la fin, semble décider seul, claquemuré dans son bureau. Surtout quand ce dernier n'est pas le président. Mais Emmanuel Macron n'a rien entendu. Sinon, pourquoi écarquille-t-il les yeux ce jour de mai où l'un de ses collaborateurs se hasarde à répondre à la question présidentielle "Pourquoi tu pars ?" en évoquant les relations compliquées entretenues avec le secrétaire général de l'Elysée ? Juré, le chef de l'Etat ne soupçonnait pas qu'à ses côtés, des mois durant, son clan s'était déchiré.

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Si on s'intéresse à la question du mélange des genres au point de virer Léonarduzzi et Guémas, alors Kohler qui dirige tout...

Quand, début mars, deux membres de sa garde rapprochée, Jonathan Guémas, conseiller discours, et Clément Léonarduzzi, conseiller spécial chargé de la communication, quittent leurs bureaux élyséens pour rejoindre, contraints et forcés, le QG rue du Rocher, Emmanuel Macron ne cille pas, n'empêche rien. Le gardien du temple et de l'orthodoxie, Alexis Kohler, a argué qu'il était indispensable d'opérer une séparation stricte entre le président et le candidat. Hors de question qu'on reproche à ce dernier d'avoir rémunéré sur les deniers de l'Etat son équipe de campagne. Fin de la discussion. Pourtant, pour d'autres, des alternatives ont été trouvées. Ainsi, les salaires de la photographe officielle sont divisés en deux : 50 % à la charge de l'Elysée, 50 % déduits des comptes de campagne. Cartésien, François Bayrou philosophe devant Emmanuel Macron : "Si on s'intéresse à la question du mélange des genres au point de virer Léonarduzzi et Guémas, alors Kohler qui dirige tout..." Faut-il qu'il termine sa phrase ? Le centriste, comme tant d'autres, voit dans la décision de mettre à bonne distance de l'Elysée les deux collaborateurs la volonté de contrôle absolu du "vice-président", comme le surnomme la presse. "Les envoyer au QG, c'était une punition ; sortir sa plume de l'Elysée pour qu'il fasse deux discours de campagne... ça ne s'est jamais vu", appuie un grognard macroniste. "Macron a laissé faire, fustige un autre. Et pendant ce temps, le secrétaire général recevait à tour de bras à l'Elysée pour construire le programme du candidat..."

Un esprit suspicieux songerait qu'un autre événement, malgré son apparence anecdotique, en dit long également sur les tensions qui n'ont pas fini de ronger cet entourage hétéroclite. En ce mois de mars 2022, quelques jours après l'exil du tandem, dans les dédales du palais, un panneau attire l'oeil de ceux qui restent. Il est apposé sur la porte du bureau de Clément Léonarduzzi et indique : "Travaux de réfection". Certes, le communicant a prévenu dès son entrée - et répété - que son aventure élyséenne prendrait fin à la réélection d'Emmanuel Macron. Mais tout de même, un peu de patience ne serait pas signe d'inélégance. Ses affaires garnissent encore les lieux, la campagne débute à peine, et déjà on s'affaire pour nettoyer toute trace de son passage ? Si l'intéressé se refuse à confirmer ou à commenter, d'autres ne se privent pas d'orienter leur regard vers Alexis Kohler. Coupable idéal tant ses relations avec les collaborateurs et les politiques proches du président se sont dégradées au fil des mois. "Les mousquetaires du roi contre les gardes du cardinal" - selon l'expression du sarkozyste Pierre Charon qui côtoie ce petit monde - l'histoire est vieille comme la monarchie.

J'aime observer les piranhas dans le bocal, je regarde lequel arrive à bouffer tous les autres

En février, un dîner réunit autour d'Emmanuel Macron ceux dont l'avis compte. Richard Ferrand, Sébastien Lecornu, François Bayrou... Entre autres. Face à eux, Alexis Kohler, Ismaël Emelien et David Amiel, qui ont travaillé d'arrache-pied pour élaborer le programme du nouveau candidat, exposent leurs trouvailles. En guise de festin, une réflexion sur le fond mais aussi sur la forme : comment mettre en musique ces propositions afin de les présenter le plus pertinemment possible aux Français ? L'un des convives - et ce n'est pas un techno - chuchote dans les oreilles de son voisin : "Qu'il est étrange que le spécialiste de la communication ne fasse pas partie des invités." Mais le fautif est-il celui qui, a priori débordé, a "oublié" de le convoquer ou celui qui, trop Jupiter ou trop Darwin, feint de ne rien remarquer et s'emploie à ne rien rectifier?

"J'aime observer les piranhas dans le bocal, je regarde lequel arrive à bouffer tous les autres", se marre parfois le président. Dit autrement par l'un de ses stratèges, cela donne :"Il est intimement persuadé que c'est en laissant les gens s'entretuer que les forts restent." Cynique comme tout animal politique, Emmanuel Macron aime qu'autour de lui la désunion l'emporte. Sinon, pourquoi a-t-il souffleté l'un de ses collaborateurs qui a osé, l'effronté, prendre très exceptionnellement la défense du secrétaire général de l'Elysée lors d'une réunion ? Un entourage divisé, ou la garantie de ne pas être contredit.

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Si on vous écoute, on finit à trois dans une pièce et on explique aux gens ce qu'il faut faire, puis dans six mois, j'ai les gilets verts et c'est fini !

Mais quand une campagne bat son plein, qu'il est urgent d'être performants, soudés et motivés, l'absence de collectif peut coûter cher. Quand il découvre certains comptes rendus des technos censés lui fournir un projet présidentiel "disruptif" mais apaisant pour une France éprouvée et déchirée, Emmanuel Macron bondit. Concertation inexistante, réformes menées sabre au clair, rigorisme budgétaire... "Si on vous écoute, on finit à trois dans une pièce et on explique aux gens ce qu'il faut faire, puis dans six mois, j'ai les gilets verts et c'est fini !", fulmine-t-il. Alexis Kohler - puisque c'est lui qui essuie les tirs croisés des politiques, des visiteurs du soir, de tous ceux qui se sentent mis à l'écart, et du candidat soudainement inquiet d'être déconnecté - a bon dos. Il ne doit ses prérogatives qu'à son patron, et la primauté de ses idées sur celles des politiques n'est pas que la conséquence d'une toute-puissance éthérée. Un éminent interlocuteur d'Emmanuel Macron, plus houspilleur que les autres, ne se prive pas de railler "la paresse intellectuelle du macronisme cachée sous les grands mots". Résultat ? "La technocratie gouverne en donnant au chef l'illusion du sérieux."

Epilogue - "Tout cela ne va pas durer"

Certains se sont éclipsés dès le 25 avril au matin. Le conseiller spécial Clément Léonarduzzi, nommé vice-président du groupe Publicis, n'a pas remis les pieds à l'Elysée et a séché la cérémonie d'investiture. Motif ? Vacances à l'étranger. La plume Jonathan Guémas empaquette ses derniers stylos avant le grand départ au début de l'été, pour Publicis également. D'autres conseillers, bientôt, tourneront la page élyséenne. Et tous se demandent : Alexis Kohler restera-t-il cinq années de plus ?

"Emmanuel s'est posé la question de le reconduire", affirme l'un des compagnons de route du président. Pire - ou mieux, selon les points de vue -, certains jurent l'avoir entendu suggérer que "tout cela ne va pas durer". D'autres voient dans le lancement de l'encore très flou Conseil national de la refondation la raison idéale pour remplacer le secrétaire général de l'Elysée. Déjà opposé au grand débat, Kohler est peu friand de ces consultations en tout genre, lieux de désordre où l'on discute sans se soucier de l'atterrissage administratif d'idées lancées à la volée. Le CNR contre Kohler ? Sans doute est-ce méconnaître ce que représente un bras droit, un homme de confiance, "quelque chose de non négociable", a coutume de répéter Bayrou, qui plus est quand on est président de la République. "Macron a besoin de Kohler plus que de personne, tranche un ancien conseiller élyséen. Ce que lui donne Alexis pour mériter cette confiance, personne n'est capable de lui donner." Se sépare-t-on d'un tel allié quand le monde qui s'ouvre paraît si incertain ?

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