Qu'il était fier de son meeting marseillais, Fabien Roussel. Plus de 3000 personnes ont poussé la porte du Palais de l'Europe, près du Vélodrome. Il y a si longtemps que les communistes n'avaient pas vu telle affluence à un rassemblement. À vrai dire, il y a si longtemps qu'ils n'avaient pas eu de candidat à l'élection présidentielle. 2012, 2017... Le vieux parti communiste français a préféré sécher les deux derniers scrutins rois, se rangeant derrière Jean-Luc Mélenchon à chaque fois. "On a fait cette connerie de ne pas présenter de candidat en 2017, concède aujourd'hui l'élu parisien Ian Brossat, directeur de campagne de Fabien Roussel. C'est extrêmement difficile car on ne participe pas à la structuration de la vie politique, on fait une croix sur sa visibilité pendant cinq ans."

Tout est pardonné, oublié. A la faveur d'une élection présidentielle, le PCF a retrouvé des couleurs. À la faveur surtout d'un candidat dont on croirait qu'il est un OPNI - objet politique non identifié. Fabien Roussel, que s'arrachent les médias. Fabien Roussel, félicité par de vieux routiers socialistes. Fabien Roussel, que le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin considère comme un "ami" ; que celui de l'Economie Bruno Le Maire trouve "très sympathique". Les derniers sondages le donnent au coude-à-coude avec la candidate du Parti socialiste, Anne Hidalgo. Alors que l'on commémorait il y a quelques mois les quarante ans de la victoire de François Mitterrand, lui qui mit fin à l'hégémonie communiste sur la gauche en 1981, c'est loin d'être un détail.

Pop culture

"Il se passe quelque chose, indéniablement", confirme Brice Teinturier, directeur général délégué d'Ipsos. Un mouvement mesuré, modeste, mais un mouvement tout de même : s'il a démarré très bas dans les sondages (autour de 1 %) de la rentrée de septembre, Fabien Roussel tutoie désormais les 3 voire 3,5 %. Et Teinturier de renchérir : "Il n'est pas encore au pic de sa forme et je crois que la barre des 5 % est un horizon envisageable. Ça ne me paraît pas totalement irréaliste." 5 %, ridicule ? Une performance pour les communistes qui n'avaient pas atteint de tels niveaux depuis 1995 (8,6 % pour Robert Hue), le scrutin de 2002 ayant marqué le début de leur chute (3,4 %) tant l'électorat ouvrier fuyait déjà vers le Front national. Il est l'un des seuls à gauche, qu'importe son faible score dans les sondages, à passer le mur du son.

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Fabien Roussel a réussi une performance non négligeable : remettre les "cocos" au goût du jour. Exit le drapeau rouge, oubliés la faucille et le marteau. Même son affiche de campagne, avec ses tons rose, mauve et jaune, a quelque chose de la pop culture. Son slogan - "La France des jours heureux" - n'est pas innocent : c'est presque le nom du programme du Conseil national de la résistance. Roussel tient à cet héritage et en 2020 déjà, lors de son discours pour le centenaire du PCF, il égrenait avec fierté les grandes heures de son vieux parti, du Front populaire à la Résistance en passant par la Libération et les ordonnances sur la sécurité sociale du CNR, et faisait siennes les conquêtes de 1981.

Valeur travail

Revenir aux fondamentaux de sa famille politique, la stratégie est assumée. Un éléphant socialiste le résume ainsi : "il fait du neuf avec de l'ancien mais de l'ancien choisi. C'est le communisme romancé pour ne pas effrayer et susciter le fantasme des chars rouges ou le bloc soviétique". D'ailleurs, il s'inspire de ses aïeuls sans les citer pour définir sa ligne politique. Tel Maurice Thorez qui exaltait la valeur travail à la Libération en martelant que "l'effort et le labeur" étaient "la forme la plus élevée [du] devoir de classe", Roussel balaie d'un revers de main tout revenu universel et entend "redonner du sens au travail pour s'émanciper". "Certains parlent de revenu universel, pour nous c'est le travail universel qu'il faut garantir", scandait-il en novembre lors d'un rassemblement place Stalingrad, sous la pluie à Paris.

En écoutant Roussel, on distingue aussi, en écho, Georges Marchais. "Au-dessus de 4 millions de francs, je prends tout !", lançait ce dernier, interrogé sur la fiscalité en 1977. Quarante-cinq ans plus tard, son successeur paraphrase quand il annonce vouloir taxer les bénéfices des multinationales : "au-dessus de 500 000¤, on prend tout !" Marchais, l'homme des phrases assassines que le petit écran, de Carte sur Table à L'Heure de vérité, s'arrachait. Aujourd'hui, les émissions de radios et de télévision se disputeraient presque Fabien Roussel avec la même vigueur. "C'est un personnage vraiment politique, il dit des choses qui marquent et alimentent le débat. Il se passe quelque chose quand il est sur un plateau", abonde le chef d'orchestre d'un rendez-vous politique hebdomadaire.

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En janvier, Roussel excite le débat à gauche après un passage à Dimanche en politique. "Un bon vin, une bonne viande et un bon fromage, c'est la gastronomie française. Et le meilleur moyen de la défendre, c'est de permettre aux Français d'y avoir accès", lance-t-il. Tollé chez les écologistes, et particulièrement Sandrine Rousseau, qui trouvent le menu trop excluant voire suscite un peu trop le "saucisson pinard" qu'aime à revendiquer l'extrême droite. Roussel s'en délecte et remet depuis une pièce dans la machine à débats et polémiques à chaque passage télévisé. En affichant sa fermeté sur les sujets régaliens, notamment la sécurité et la défense de la laïcité, il s'attire les foudres de ses camarades à gauche, insoumis et écologistes. Tant mieux, dit-il. Il récupère ces thèmes que la gauche a longtemps évités, esquivés, pour parfaire ses différences.

"Une gauche moins pénible"

"C'est surtout un retour aux fondamentaux de la gauche, celle qui défend la justice sociale, se défend Ian Brossat. Une gauche plus humble, moins arrogante et moins pénible que ce qu'elle est devenue. Une gauche qui ne passe pas son temps à dire ce qu'on doit manger, à dire quels moyens de transport il faut utiliser ou non." Une flèche décochée à destination des écologistes et de leur candidat Yannick Jadot avec qui les relations sont plus que tendues. Eux accusent Roussel d'être retombé dans les travers productivistes et pro nucléaires des vieilles années communistes, à rebours complet de la ligne écolo. Roussel assume, accuse "Mélenchon, les Verts tout ça" de ne pas vivre "dans le même monde que nous" : "ils disent : on va isoler tous les bâtiments comme ça, on paiera moins cher d'électricité (...). C'est faux, les gens le voient bien. Si on veut baisser le prix de l'électricité, il faut reprendre la main. Donc c'est fondamental d'investir dans le nucléaire."

À Marseille, dimanche, Fabien Roussel a également recyclé les fonds de tiroirs du PCF. Comme Marchais en son temps, comme Salvador Allende au Chili, Roussel mise beaucoup sur les renationalisations, EDF "à 100 %" dit-il, mais aussi la banque BNP et la compagnie d'assurance AXA. Il n'en oublie pas la rengaine anticapitaliste lorsqu'il dit vouloir s'attaquer "au mur de l'argent". Une référence assumée aux mots d'Edouard Herriot, président du conseil du Cartel des gauches en 1924. Un autre mythe du récit de la gauche. Un communiste reste un communiste, romantique ou pas. Ceux qui l'adulent à droite, chez les macronistes et comme chez certains socialistes, l'ont-ils oublié ?