Du rouge, du bleu, du vert. Et du lin, beaucoup de lin. A 800 kilomètres de Paris, Eric Zemmour a tombé le costume. Désormais candidat aux législatives, l'ancien polémiste d'extrême droite a délaissé son QG huppé du VIIe arrondissement parisien pour la 4e circonscription du Var, où il a récemment élu domicile. En pantalon coloré et chemise souvent trop ample, il arpente les marchés du Sud, goûte des fruits toujours "délicieux", force un peu le rire en tapotant l'épaule des Jacques, Martine, Christiane et autres "copines de l'aquagym".
Son suppléant, le maire de Cogolin, Marc Etienne Lansade, l'accompagne souvent sur ses déplacements. Des déambulations aux réunions publiques, en passant par ses courses au supermarché, rien n'échappe aux caméras de son équipe de communication. Chaque séquence est méticuleusement filmée et directement publiée sur les réseaux sociaux, pour promouvoir le récit de ce nouveau candidat rural, émancipé de son parisianisme, qui reçoit sur le terrain un accueil chaleureux. Un sondage Ifop pour le JDD, publié fin mai, le donne d'ailleurs au second tour, face à la députée Renaissance Sereine Mauborgne.
Une campagne sur les chapeaux de roues, à laquelle le candidat déçu à la présidentielle semble prendre un certain plaisir. Au-delà des sourires distribués sur les marchés et les foires, ce sont bien ses traditionnelles thématiques qu'il décline encore et toujours, avec le souhait de donner à ce scrutin une dimension nationale. S'il est élu à l'Assemblée, sa première proposition de loi portera d'ailleurs sur "l'interdiction des associations LGBT, féministes, antiracistes dans les écoles publiques", assure-t-il, jeudi 9 juin, sur BFMTV. Comme la campagne présidentielle, celle des législatives est centrée sur Eric Zemmour, dont le visage apparaît sur toutes les affiches. Stanislas Rigault, suppléé par Marion Maréchal, et candidat dans la 2e circonscription du Vaucluse, a pu bénéficier d'un petit espace individualisé. De même pour les quelques-uns qui ont constitué l'équipe rapprochée durant la campagne présidentielle.
Entre 0 et 2 sièges pour Reconquête
Mais pour les candidats moins médiatiques, parmi les 550 investis, le mot d'ordre de Reconquête est le suivant : on met en avant les figures les plus connues, quitte à occulter le candidat lui-même. Certains d'entre eux n'ont même pas eu droit à leur visage sur leurs tracts de campagne, remplacés par Guillaume Peltier, Marion Maréchal et Nicolas Bay. Car les projections sondagières ne sont pas bonnes pour Reconquête : le dernier sondage Ifop estime que le parti zemmouriste pourrait obtenir entre 0 et 2 sièges lors du prochain scrutin. Plus que jamais, il faut donc mettre en avant les figures les plus connues. Dans les circonscriptions, certains candidats investis s'agacent de ce manque de considération. "Ils nous prennent pour du bétail, c'est dégueulasse, lâche l'un d'entre eux, amer. Il n'y en a que pour les têtes d'affiche : ce matin encore, Eric Zemmour était sur le marché avec Garen Schnorokhian, alors que ça fait mille fois que je demande qu'il vienne dans mon territoire, il n'y a jamais mis un pied." D'autres se plaignent de servir de "prête-nom" pour permettre au parti de récolter des fonds. "Ils nous avaient dit : 'Allez-y, on vous paye la campagne, vous n'aurez rien à faire', mais ils voulaient seulement un nom pour aller avec Zemmour sur le tract. Ils s'en tapent de nous, ils vont juste prendre l'argent de l'Etat que rapporteront les votes", s'agace un autre.
Le financement de la campagne est un sujet sensible pour les candidats Reconquête. Chacun d'entre eux a été encouragé à acheter un "pack Reconquête" d'un montant de 4 000 euros, comprenant "l'ensemble du matériel de propagande et leurs frais de conception". Une levée de fonds, organisée par le candidat lui-même, devait permettre de financer ce kit. Si ce dernier, toutefois, ne réunissait pas l'intégralité des 4 000 euros, il devrait verser la différence de sa poche. Plusieurs candidats ont d'ores et déjà reçu un mail pour réclamer la somme manquante, alors même qu'ils n'avaient pas reçu ledit matériel de propagande. En Île-de-France, l'un d'entre eux a reçu ses tracts à moins d'une semaine de l'élection, et n'a toujours pas vu la couleur de ses affiches de campagne. "Sachant que tous les dons que nous récoltons ne vont pas dans notre poche, mais bien sur le compte du parti", raille un investi.
"Amateurisme" et "manque de professionnalisme"
En interne, on pointe du doigt "l'amateurisme", et le "manque de professionnalisme". Et les boucles Telegram commencent à s'animer. "Les référents sont bidons, certains ne connaissent même pas les règles d'affichage, c'est n'importe quoi." Les responsables sont sollicités. "Un jour, si on n'a que ça à faire, on expliquera les soucis qu'on a et le temps qu'on perd avec des problèmes qui viennent à 75 % des candidats", se défend l'un d'entre eux, interpellé par un membre du parti.
Les plus déçus se concertent, et pour certains, envisagent de quitter définitivement l'aventure. "C'est décidé, je quitte mon poste après l'élection", avance l'un d'eux, qui assure qu'on ne l'y reprendra plus.
