Tout à coup, un sentiment d'incompréhension, voire une légère frayeur, parcourt la salle des fêtes de l'Elysée. "Monsieur le président de la République, le dimanche 24 avril 2022, au second tour de l'élection présidentielle, vous avez recueilli dix-huit millions..." Le président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, droit comme un "i" face à Emmanuel Macron, entame tout juste son discours... et silence. L'ancien Premier ministre roule ses yeux vers le haut, signe qu'il cherche ses mots. Ou plutôt, ses chiffres. "Ce blanc a duré cinq secondes mais ça a paru une éternité, je me suis dit 'merde, il se passe quelque chose'", confie l'un des Sages présents ce samedi matin.

Il n'est pas le seul à s'être inquiété : beaucoup ont cru à un malaise ; le président de la République le premier, qui s'est vu l'espace de quelques instants devoir aller soutenir celui qui proclame officiellement sa réélection. Il ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire lorsqu'il le voit reprendre et lutter pour trouver le nombre exact d'électeurs qui ont voté pour lui au second tour. Heureusement, ce furent cinq secondes d'hésitations et non de chancellement. Fabius peut poursuivre son homélie apprise par coeur - sans doute l'erreur originelle... - et qu'il avait, quelques heures avant le grand moment, fait passer aux équipes d'Emmanuel Macron, par courtoisie. Le moment restera gravé dans les mémoires. Il se dit même que lorsque les Sages se sont réunis en audience, personne n'a osé ne serait-ce qu'évoquer la cérémonie, de peur de faire revivre à leur patron un mauvais souvenir...

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Certains se distinguent par leur puissance tribunitienne, d'autres par leur maîtrise des dossiers. Dans le carré VIP des membres du gouvernement, quelques-uns sont devenus maîtres dans l'art de se placer. Le petit jeu a commencé bien avant l'arrivée d'Emmanuel Macron : seuls François Hollande et Nicolas Sarkozy avaient un petit repère au sol indiquant leur place réservée, pour le reste, c'est la foire d'empoigne. Pourtant habitués, plusieurs ministres sont encore stupéfaits par la facilité avec laquelle leurs collègues parviennent à jouer des coudes pour se trouver au bon endroit au bon moment, c'est-à-dire la main courante collée à leur bassin. Selon l'un d'eux, on a plus que jamais senti la nervosité ambiante qui accompagne un futur changement de gouvernement. L'enjeu, semble-t-il, est de taille : être sur la route du président et dans le viseur des caméras. "C'est le même phénomène qu'au Champ-de-Mars, et à ce petit jeu-là, Elisabeth [Borne] est redoutable, cingle un ministre. Et puis Dupond-Moretti, comme à son habitude, fonce dans le tas ! Et mieux vaut ne pas essayer de le contrer, physiquement je ne fais pas le poids et je n'ai pas envie de mourir."

Même réflexion pour Barbara Pompili, Jean-Yves Le Drian, et surtout pour Roselyne Bachelot, dont le tailleur vert électrique au premier rang, tranchant avec l'austérité de mise, n'a laissé personne indifférent. "Contre le vert de Bachelot, on ne pouvait rien faire", se marre un proche d'Emmanuel Macron. "Je la connais ma Roselyne, le vert pétant c'est très étudié et ça a réussi, puisque tout le monde ne m'a parlé que de ça le lendemain", grince un ex-ministre. Emmanuel Macron ayant fait exploser le nombre d'invités, beaucoup retiennent avant tout s'être senti comme dans une boîte de sardines, incapable de bouger la moindre épaule, le souffle quelque peu coupé. "Du coup, la photo est dramatique, tout le monde est coincé avec le regard crispé", se marre un membre du gouvernement qui n'est pas allé se battre dans la meute.

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Deux personnalités, de premier ordre, ont vécu leur matinée un tantinet différemment : Nicolas Sarkozy et François Hollande. Quand le second restait immobile, les bras croisés dans le dos, on a vu le premier, en attendant l'arrivée du président réélu, se tourner vers les membres du gouvernement pour tailler la bavette. Entouré de Roselyne Bachelot, Emmanuelle Wargon, Joël Giraud, Clément Beaune et d'autres, l'Ex a fait un petit numéro apprécié. "Sarkozy fait un peu attraction, y compris pour les ministres il faut bien l'avouer, il a un côté magnétique que son successeur n'a pas...", souffle un autre membre de l'équipe gouvernementale, qui ne se montre pas franchement attristé par la solitude de Français Hollande. Le socialiste a tout de même parlé des législatives avec quelques ministres... Mais sans plus. "Il est venu nous dire bonjour, nous parler un peu et j'ai senti, en voyant son visage, qu'il était content de pouvoir partager un instant avec quelqu'un...", renchérit, avec une pointe de pitié dans la voix, un invité de marque. Après deux bonnes heures à se tenir debout, peu se sont attardés au cocktail d'après-discours : les talons se font douloureux et les sujets de discussions s'amaigrissent. Un ministre résume sans prendre de gants : "Au final, une cérémonie, ça reste une cérémonie : ça ne discute de rien, on parle de banalités, on se donne des civilités, on s'emmerde, et à la fin tout le monde trouve ça très réussi."

On remarque les absents...

Il y a cinq ans, ils étaient neuf à arriver ensemble sur le tapis rouge dans la cour de l'Elysée. Neuf proches d'Emmanuel Macron, pour la plupart cadres de confiance de sa première campagne, surnommés les "mormons". Parmi eux, Richard Ferrand, actuel président de l'Assemblée nationale, Julien Denormandie, ministre de l'Agriculture, et Stéphane Séjourné, président du groupe Renew au Parlement européen, étaient évidemment présents ce samedi matin. De même qu'Ismaël Emelien, ancien conseiller politique d'Emmanuel Macron fragilisé par l'affaire Benalla, qui a repris du service pour la réélection. Mais certaines absences étonnent. Certes, il est devenu préfet au cours du quinquennat, mais Jean-Marie Girier, chef d'orchestre de la campagne de 2017 et homme de confiance du président, n'a pas été aperçu dans la salle des fêtes. "Il est encore très proche du président, glisse un ministre, mais il est en poste, ça ne veut pas dire qu'il y a un froid, il ne faut pas sur-interpréter".

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Une autre figure du précédent mandat manquait à l'appel : la conseillère presse d'Emmanuel Macron puis porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye. L'explication est simple et confirmée par l'intéressée : elle n'a tout simplement pas été invitée à la cérémonie. Une frustration ? "Pas une frustration, un constat", se contente-t-elle de dire au combiné. Pourtant, ce mardi matin, elle était au grand séminaire de formation des candidats aux législatives pour prodiguer ses conseils. "Bof, c'est peut-être une maladresse, ce n'est pas le président qui fait les cartons, hein", se défend l'un des dirigeants de la République en Marche. Nous sommes à moitié convaincus...

Au rang des rouages essentiels, le chef de la communication de la campagne, Clément Léonarduzzi, était également absent. Bien sûr convié, celui qui n'est absolument pas certain de rempiler pour cinq ans était en vacances en famille, et il n'était pas question pour lui de rentrer pour l'évènement. Une forme de panache.