Ce mercredi matin 19 octobre, il était question de diplomatie au 33 rue Saint-Dominique, dans la salle de la commission des Affaires européennes. Pourtant, les représentants des groupes politiques de l'Assemblée, coincés entre ces quatre murs entre 8h30 et 11 heures, sans café ni croissants, en ont cruellement manqué. Il n'y a pas que dans l'hémicycle que la nouvelle composition de la représentation nationale décuple les tensions. "C'est la troisième fois que je participe à ces tractations, après 2012 et 2017, je n'ai jamais vu ça, c'était surréaliste", désespère André Chassaigne, le président du groupe communiste au Palais Bourbon. Cette réunion ne portait ni sur les retraites, ni sur le pouvoir d'achat, ni sur la crise de l'énergie... mais sur les présidences des différents groupes d'amitié à l'Assemblée. Ces réseaux d'influence, qui permettent entre autres de se rapprocher des ambassadeurs locaux et d'organiser quelques voyages, seraient-ils devenus un sujet sensible ? De toute évidence. Les protagonistes ont claqué la porte sans être parvenus à se mettre d'accord.

Avant toute chose, petit manuel de la clé de répartition de ces présidences de groupes d'amitié, décidée par le bureau de l'Assemblée : le globe est divisé en quatre parties (Europe, Afrique, Asie-Océanie, Amériques) et, au sein d'entre elles, les groupes parlementaires ont droit à leur lot de pays au prorata de leur effectif. Ainsi, le Rassemblement national, du haut de ses 89 députés, peut briguer 7 pays européens, 7 Africains, 7 d'Asie-Océanie et 3 Américains. Seulement, encore faut-il s'entendre sur ce constat... Les discussions partent du mauvais pied : la socialiste et vice-présidente en charge des relations internationales Valérie Rabault, qui menait les pourparlers, se déclare d'entrée défavorable à ce que le parti d'extrême droite puisse obtenir des présidences. De quoi chauffer Marine Le Pen à blanc. "C'est encore le procès du RN ?", s'est-elle écriée. Après la polémique des postes du bureau de l'Assemblée cet été, revient le débat entre morale et règlement. On n'est pas sorti...

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Entrons dans le dur : le partage du monde. Avant ce Yalta du 7e arrondissement, chaque groupe avait soumis sa petite liste, les partis de la Nupes s'étaient coordonnés pour ne pas se marcher dessus. Mais voilà : "Ce qui coince, c'est tout simplement que tout le monde veut les mêmes pays... Après 2h30 de réunion il n'y a - malheureusement - rien à dire de plus", explique-t-on dans l'entourage de Marine Le Pen. En réalité, la lutte tourne autour de huit Etats, stratégiques, sur lesquels se sont positionnés trois ou quatre groupes : L'Italie - nous y reviendrons -, l'Espagne, l'Inde, le Japon, le Sénégal, l'Algérie, la Tunisie et enfin le Maroc, qui disposait de six prétendants.

"Ce n'est pas son rôle d'être un bras armé de notre diplomatie"

Tout ceci apparaît comme bien symbolique, voire futile. Pour autant, certains signes démontrent le contraire. Le ministère des Affaires étrangères a, par exemple, fait passer une note aux dirigeants des groupes composant la majorité - Renaissance, MoDem et Horizons - listant les pays qu'ils ne doivent absolument pas laisser entre les mains des oppositions. Le catalogue du Quai d'Orsay n'étonnera personne, tant il fait écho aux enjeux internationaux du moment : l'Ukraine, l'Algérie, le Maroc, l'Australie, la Hongrie, l'Italie et l'Allemagne, notamment.

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Le groupe d'amitié France-Italie a particulièrement déchaîné les passions : la députée de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain, représentante de la France Insoumise, a lutté corps et âme pour en obtenir la présidence, au nez et à la barbe du patron des députés Horizons Laurent Marcangeli. La pugnacité de l'élue a marqué Marine Le Pen, qui voit dans le jeu de LFI la volonté d'utiliser politiquement ce groupe d'amitié contre le nouveau gouvernement de Giorgia Meloni. Le voisin de gauche communiste, André Chassaigne, ne dit pas autre chose : "À un moment donné, j'ai dû intervenir pour expliquer à tout le monde ce qu'était un groupe d'amitié, soupire-t-il. Ce n'est pas son rôle d'être un bras armé de notre diplomatie, de même qu'on ne doit pas être guidé par des considérations politiciennes." Il est alors proposé que l'Arménie revienne à la LFI... Problème : Aurore Bergé, présidente du groupe Renaissance, tient à ce que l'Italie et l'Arménie reviennent à sa formation. La situation est bloquée.

De son côté, le Rassemblement national, partant pour prendre la présidence du groupe France-Sénégal, a joué profil bas. Au sein du groupe, consigne a été donnée de ne pas se ruer vers les pays "amis", en premier lieu la Russie - dont on ne sait pas ce qu'il adviendra du groupe du fait de la guerre -, la Hongrie ou l'Italie, pour ne pas donner une impression de copinage. Toujours est-il que ces postes demeurent importants : obtenir des présidences de groupe est régulièrement cité comme une façon de continuer l'entreprise d'institutionnalisation initiée par le RN depuis les législatives, en mettant la main sur ces outils de soft power diplomatique. Les marinistes voudraient, entre autres, obtenir la tête du groupe France-Japon.

Emmanuel Macron en visite officielle avec Marine Le Pen ?

"Ils pourront difficilement nous priver de la présidence d'un pays du Maghreb", fait remarquer l'une des têtes d'affiche du groupe RN. La présidence du groupe France-Maroc est visée : plusieurs parlementaires RN ont candidaté à sa présidence, comme Bryan Masson, député des Alpes-Maritimes (qui n'a pourtant aucun lien avec le royaume et n'y a jamais mis les pieds). "Que fera Emmanuel Macron quand il sera obligé d'emmener le président du groupe d'amitié en voyage dans son avion, comme il en est souvent coutume ?", imagine à voix haute l'un d'entre eux, qui se met à rêver de Falcon présidentiel.

Alors que la bataille fait rage pour certains pays, il en reste tout de même une quarantaine qui n'a toujours pas été réclamée. Les mêmes dirigeants devront se retrouver mercredi prochain pour trouver une issue qui convienne à chacun. Et ce n'est pas gagné...