Des coups de billard à trois bandes, de la concurrence et des dilemmes moraux : bienvenue à l'élection du nouveau président de la commission des finances de l'Assemblée. Ce poste stratégique, réservé à un député de l'opposition, aiguise les appétits de la Nupes et du Rassemblement national. Chaque camp tente arracher ce siège, sous le regard ambivalent de la majorité parlementaire et des Républicains (LR).

En vertu du règlement de l'Assemblée, cette présidence revient de droit à un "député appartenant à un groupe s'étant déclaré d'opposition". Un double usage s'est greffé à cette règle : le plus gros groupe d'opposition récupère le magot et la majorité ne participe pas au vote. Ce fonctionnement, instauré sous Nicolas Sarkozy, est mis à l'épreuve par la nouvelle donne politique. Le Rassemblement national (RN) et la France Insoumise (LFI) de la Nupes sont entrés en force à l'Assemblée, reléguant dans l'ombre les dinosaures LR et PS.

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Cette radicalité est-elle compatible avec la présidence ? Son titulaire dispose de pouvoirs spécifiques, comme la possibilité d'accéder à des documents couverts par le secret fiscal. Pendant la campagne des législatives, la majorité présidentielle a agité le risque que LFI se serve du poste pour dévoiler la situation fiscale de telle ou telle personne. "Au RN, ils ne sont pas bons. Chez LFI, ce sont des dingues", raille un député LR.

Le vote, à bulletins secrets, est interne à la commission. Chaque groupe y est représenté à proportion de son poids dans l'hémicycle. La tentation de participer au scrutin a effleuré la majorité pour peser sur le choix final. Mais l'hypothèse a été balayée jeudi par la Première ministre Élisabeth Borne. Fragilisé par le second tour des législatives, la parti présidentiel n'a guère intérêt à froisser les oppositions. La discrétion est ici gage de sécurité.

"Chez certains, il y a la grande peur du secret fiscal"

Place donc à un duel Nupes-RN. Marine Le Pen a prévenu Emmanuel Macron, lors de leur entretien à l'Elysée, le 21 juin. "Il serait normal que nous récupérions la présidence de la Commission des finances comme il est de coutume pour le premier groupe d'opposition", selon les propos rapportés par un proche. Le groupe a un candidat officiel : Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme. Avec 89 députés, le RN occupe en effet la première place des groupes d'opposition.

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La gauche, elle, ne l'entend pas de cette oreille. Numériquement, c'est la Nouvelle union populaire écologique et sociale (la Nupes) qui a l'avantage avec ses 131 députés issus des rangs de la LFI, d'EELV, du PS et du PCF. La joyeuse bande s'est mise d'accord pour envoyer un candidat commun mais, depuis quelques jours, socialistes et insoumis bataillent sur l'identité de celui-ci. Les premiers souhaitent y envoyer Valérie Rabault, la députée du Tarn-et-Garonne, et les seconds, Éric Coquerel, élu de Seine-Saint-Denis, préféré à l'ex-porte parole d'Attac Aurélie Trouvé. Et aucun des deux ne semble vouloir lâcher le morceau.

"Je ne serai pas aussi restrictif qu'Éric Woerth. La commission des finances doit tenir un véritable rôle de contre-pouvoir", assure Éric Coquerel à L'Express qui précise son style : "Chez certains, il y a la grande peur du secret fiscal. La question n'est pas de se servir de la commission pour faire une chasse aux sorcières mais de travailler efficacement pour comprendre comment et qui évite l'impôt. On pourrait imaginer cela à la manière d'une commission d'enquête." Vaste programme.

Le duel Rabault-Coquerel

Valérie Rabault, elle, n'a pas dit son dernier mot. Sa candidature est soutenue par Olivier Faure, le patron des roses, qui reconnaît en même temps que "la décision reviendra à la France insoumise". Un profil moins clivant à l'évidence et tout autant d'expérience, sinon plus : la socialiste fut la rapporteuse du budget sous François Hollande puis rapporteuse de la fameuse Commission sous la présidence du LR Gilles Carrez (LR) ces cinq dernières années. "On n'est pas là pour envoyer celui qui irait mieux à la majorité. Si on fait ça, on dévoie notre raison d'être", lâche Coquerel qui tient à préciser qu'il n'a "rien contre Valérie Rabault" même si "elle n'était pas des plus engagées" dans l'accord de la Nupes.

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Car Rabault, de l'aveu même d'un ami socialiste, "n'est pas très Nupes". "Elle a eu le cul entre deux chaises en permanence, elle n'a soutenu personne pendant les législatives. Elle s'est rendue indésirable", chuchote le même. Voilà sans doute pourquoi elle n'a pas rempilé à la tête du groupe, laissant le champ libre à un collègue plus "Nupes compatible" : Boris Vallaud. La Nupes prendra sa décision dans les prochains jours, au plus tard mardi lors de la réunion commune aux quatre formations politiques. Et il se murmure déjà que si Valérie Rabault n'obtient pas la présidence de la commission des finances, elle pourra toujours récupérer une des vice-présidences de l'Assemblée ou un poste à la questure. Coquerel tranche déjà : "Il n'y aura pas deux candidats, ça c'est sûr. Il est assez logique que cela revienne aux insoumis qui est le centre de gravité de la Nupes."

Cette bataille interne n'est pas neutre. Favorable à l'hypothèse Rabault, la droite n'a guère envie de voir LFI succéder à Eric Woerth. Jusqu'où peut la conduire cet effet repoussoir ? Mystère. LR n'a pas encore arrêté sa stratégie précise en vue du vote. Le scrutin se joue à la majorité absolue, et relative si deux tours ne suffisent pas. On ne sait pas encore si le représentant LR - probablement Véronique Louwagie - se maintiendra dans un éventuel troisième tour, ni quelle sera l'attitude des députés LR. "Il est hors de question de voter RN, tranche le député de l'Aisne Julien Dive. Il y a une digue entre eux et nous."

Un enjeu de crédibilité

Mais ce front républicain pourrait craqueler. A droite, on s'attend à ce que certains élus votent en faveur de l'extrême droite pour faire barrage à LFI. "Tout sauf Médiapart, certains disent chez nous", confie un parlementaire. Un membre de la Commission des finances, hostile à tout vote RN, confirme : "Il faut voir le profil du LFI, il y en a des plus modérés que d'autres. Mais certains membres pourraient voter RN pour empêcher son élection. Après, je suis incapable de savoir si cela ferait la différence." Au PS, on agite ce risque pour défendre Valérie Rabault. "C'est la plus qualifiée mais c'est aussi le choix le plus judicieux. On n'est pas à l'abri d'un accord entre le RN et LR contre Éric Coquerel", fait savoir un sherpa du PS. Interminable poker menteur.

Le verdict aura lieu la semaine prochaine. Jean-Philippe Tanguy va jouer la carte de la crédibilité. Diplômé de l'Essec et de Sciences Po, il est l'un des rares cadres, au RN, à ne pas avoir peur de se frotter aux chiffres. "Il va falloir qu'il montre qu'il a les compétences, qu'il n'est pas sectaire, et rappeler que nous n'utiliserons pas la commission des finances comme un bâton de dynamique pour tout faire péter", détaille Renaud Labaye, le secrétaire général du nouveau groupe. Se montrer responsable est un objectif partagé par LFI. Un insoumis l'admet : "cette commission, c'est aussi l'occasion de montrer que nous ne sommes pas les horribles gauchistes dispendieux qui veulent tout bloquer ou cramer la caisse."