L'Express : La Nupes et Ensemble!, la coalition qui soutient Emmanuel Macron, ont terminé au coude-à-coude le premier tour des législatives. Pourquoi, selon vous, le président devrait-il pourtant obtenir une majorité au second tour ?

Bernard Sananès : Pour deux raisons complémentaires. La première est qu'Ensemble! a pour immense avantage, au scrutin majoritaire, d'être situé au centre de l'échiquier politique, ce qui lui permet de disposer de réserves de voix. Face à la Nupes, il peut espérer attirer un certain nombre de suffrages venus de la droite et, inversement, face au Rassemblement national, il peut obtenir un certain nombre de suffrages de gauche. C'est ce mécanisme qui peut lui laisser espérer l'emporter dimanche prochain.

L'autre atout d'Ensemble! réside dans son homogénéité territoriale. Le vote Macron est assez bien réparti sur l'ensemble du territoire alors que le vote Mélenchon conserve d'importantes zones de faiblesse, notamment en milieu rural.

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C'est pourquoi Elabe estime qu'Ensemble! pourrait obtenir 260 et 295 députés ; la Nupes entre 160 et 210 ; la droite entre 52 et 70 ; le Rassemblement national et l'extrême droite entre 25 et 37 ; les divers gauche et les PS dissidents entre 7 et 13; les divers entre 9 et 14.

J'attire toutefois votre attention sur le fait qu'il s'agit là de simples projections. Concrètement, nous partons des estimations du premier tour et effectuons un certain nombre d'hypothèses de reports de voix des candidats éliminés - concernant par exemple l'attitude des électeurs de droite et du Rassemblent national en cas de duel Nupes-Ensemble!. Il faut donc prendre ces chiffres avec prudence dès lors qu'ils peuvent être modifiés par la dynamique de l'entre-deux-tours, et notamment par la capacité des candidats à mobiliser ou non les abstentionnistes.

Avec une fourchette comprise entre 260 et 295 députés pour Ensemble!, cela veut donc dire qu'Emmanuel Macron n'est pas certain d'obtenir la majorité absolue de 289 députés ?

Exactement, d'autant que le point moyen se situe assez nettement au-dessous de cette barre. Au demeurant, le simple fait qu'Emmanuel Macron ne soit pas sûr de réunir une majorité absolue constitue en soi un événement politique puisque, hors cohabitation, cela ne s'est produit qu'une fois dans l'histoire, en 1988.

Comment l'expliquer ?

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Par une autre exception : hors cohabitation, toujours, Emmanuel Macron a aussi été le premier président depuis de Gaulle à être réélu. Résultat : ses candidats souffrent de l'impopularité du premier quinquennat et ne bénéficient d'aucun élan particulier dans les premiers jours du quinquennat. Cela se traduit d'ailleurs dans les chiffres. En 2017, Macron avait obtenu 24 % au premier tour de la présidentielle et la majorité 32 % au premier tour des législatives. En 2022, Macron obtient 28 % au premier tour de la présidentielle et la majorité seulement 26 % au premier tour des législatives. On voit bien que, cette fois, la présidentielle n'a créé aucune dynamique particulière.

Les ministres battus devront quitter le gouvernement. Quels sont ceux qui risquent d'être concernés ?

Amélie de Montchalin, Clément Beaune, Stanislas Guerini et Justine Bénin semblent en situation difficile. Il leur faudrait bénéficier de bons reports et convaincre parmi les abstentionnistes. A l'inverse, la défaite paraît peu probable pour nombre de leurs collègues, et notamment Elisabeth Borne, bien placée dans le Calvados. Gérald Darmanin, Olivier Véran, Damien Abad, Gabriel Attal, Marc Fesneau et Yaël Braun-Pivet ont également de bonnes chances de franchir ce cap.

Emmanuel Macron peut-il être sauvé par un réflexe "Tout sauf Mélenchon" ?

En tout cas, on voit bien qu'il essaie de mobiliser l'électorat de droite contre le chef de file de La France insoumise. Sa tactique se heurte cependant à deux difficultés. La première est qu'Emmanuel Macron a suivi une stratégie contraire à la présidentielle, en cherchant à mobiliser l'électorat de gauche contre Marine Le Pen. La deuxième est que cette attitude sera dans les faits à géométrie variable puisqu'il y aura des circonscriptions où Ensemble! va appeler à voter Nupes en cas de duel contre le Rassemblement national... Un flou qui se traduit dans les hésitations des ministres interrogés sur l'attitude à adopter en cas de duel RN-Nupes.

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Quoi qu'il en soit, d'un point de vue arithmétique, l'enjeu principal pour la majorité est de l'emporter le plus souvent possible dans les 272 duels qui devraient l'opposer à la Nupes. C'est là qu'ils peuvent aller chercher un maximum de sièges, et c'est pourquoi leur priorité consiste à mobiliser à droite contre Mélenchon. En comparaison, il n'y aura que 60 duels Nupes-RN tandis que l'on devrait enfin assister à 113 duels Ensemble!-RN. Des cas qui, cette fois, vont embarrasser la Nupes d'une part et la droite d'autre part... Car eux aussi devront faire un choix.

Compte tenu des équilibres politiques apparus ce dimanche, Jean-Luc Mélenchon peut-il devenir Premier ministre, comme il l'a encore affirmé dimanche soir ?

Cela semble aujourd'hui très peu probable car, après avoir réalisé l'union au premier tour, il ne dispose guère de réserves de voix pour le second. La seule solution pour lui consiste à mobiliser les abstentionnistes, notamment les jeunes et les habitants des quartiers populaires. Mais cela ne s'est quasiment jamais vu aux législatives.

Globalement, ce premier tour est souvent présenté comme un succès pour la Nupes. Est-ce vraiment le cas ?

Oui sur un plan politique dans la mesure où elle va disposer d'un nombre de sièges beaucoup plus important que dans l'Assemblée nationale sortante et qu'elle va s'installer au Parlement comme la première force d'opposition. Mais pas tout à fait, dans la mesure où elle n'a pas vraiment progressé en voix. Les chiffres le montrent : elle devrait obtenir environ 25,7 % des suffrages, soit sensiblement le même score qu'en 2017 (27,5% dont 4,3 % d'écologistes, alors comptés à part).

La gauche, même si elle est restée mobilisée, n'a donc pas amélioré son score depuis 2017, elle est simplement plus unie. C'est ce choix tactique qui a payé, en créant une dynamique politique et en lui permettant de franchir plus souvent la barre du second tour. En revanche, en cinq ans, sa base électorale est restée à peu près la même.

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Au sein du bloc de gauche, est-ce bien LFI qui sera majoritaire ?

Oui. Selon nos projections, LFI devrait obtenir plus de la moitié des sièges du bloc de gauche. Cela est tout à fait logique, d'ailleurs, compte tenu de la répartition des candidatures au premier tour entre les différentes forces de gauche, où LFI s'était taillé la part du lion.

Alors que Marine Le Pen avait terminé deuxième de la présidentielle, le Rassemblement national termine troisième des législatives. S'agit-il pour autant d'une défaite ?

Là encore, il faut nuancer l'analyse. Alors que le bloc macroniste a perdu des voix en cinq ans et que le bloc de gauche obtient peu ou prou un score identique, le Rassemblement national, lui, a nettement progressé puisqu'il est passé de 13 % à 18 % des suffrages. Certes, il recule par rapport à la présidentielle, mais moins qu'en 2017, où il avait perdu 8 points alors que, cette fois-ci, il en perd moins de 5. La performance est d'autant plus remarquable que l'abstention frappe particulièrement son électorat et que les élections locales ne lui ont pas permis de fortifier son réseau d'élus.

Au total, le Rassemblement national devrait compter un bien plus grand nombre de députés cette fois-ci, si du moins il parvient à franchir le "plafond de verre". En 2017, celui-ci l'avait empêché d'obtenir plus de 8 sièges. Nous verrons le 19 juin si la stratégie de dédiabolisation continue de porter ses fruits. Mais d'ores et déjà il semble acquis que le RN pourra constituer un groupe parlementaire (notre projection lui donne entre 25 et 35 sièges).

Marine Le Pen a-t-elle commis une erreur en refusant de s'allier avec Reconquête ?

C'est incontestable, à court terme en tout cas. Une alliance aurait créé une dynamique pour ce bloc en lui permettant d'être très souvent présent au second tour - généralement au détriment de la droite. L'alliance aurait maintenu à l'assemblée la tripartition enregistrée à la présidentielle. A moyen terme, elle peut cependant se dire qu'elle avait définitivement mis un terme à la concurrence de Reconquête, puisque ni Eric Zemmour ni aucun de ses candidats ne seront élus.

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Il n'empêche : en raison de ce choix, le score du Rassemblent national reste inférieur à celui de la Nupes et il en ira de même pour ce qui concerne le nombre de sièges de députés. C'est ainsi que Marine Le Pen a perdu la bataille qui l'opposait à Jean-Luc Mélenchon pour le titre de premier opposant à Emmanuel Macron.

Comment apprécier les résultats de la droite ?

Sa situation est tout à fait paradoxale. Avec 11,2 % des voix pour LR et 2,3 pour les divers droite, il s'agit de son plus bas étiage historique sous la Cinquième République - elle obtenait encore près de 20 % en 2017 ! Et elle devrait encore perdre environ la moitié de ses sièges et n'en plus compter qu'une soixantaine, ce qui est incroyable pour cette famille majeure de la vie politique française.

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On peut voir néanmoins les choses de manière différente en constatant que son réseau d'élus lui a permis de faire nettement mieux que les 4,8 % recueillis par Valérie Pécresse à la présidentielle et, surtout, qu'elle pourrait jouer un rôle crucial à l'Assemblée si Emmanuel Macron n'y dispose pas de majorité absolue. LR ne sera plus un parti de gouvernement, mais il pourrait être un parti charnière.

L'obtention d'une majorité relative par Emmanuel Macron serait-elle une catastrophe ou, finalement, cette situation alignerait-elle la France sur les démocraties européennes où la proportionnelle est en vigueur ?

C'est une manière de voir les choses, à ceci près que, chez nos voisins, le régime politique est parlementaire alors qu'en France, on assisterait à la combinaison de coalitions avec un régime qui resterait présidentiel. On arriverait donc à une situation hybride dont il est difficile de prévoir les effets. Passer à la proportionnelle supposerait par ailleurs de renforcer le rôle du Parlement et donc de passer à une autre conception des institutions.

C'est un sujet sur lequel il ne m'appartient pas de me prononcer, mais la question institutionnelle va être au coeur du débat politique.