Emmanuel Macron avait un plan. Sortir des quatre tours de scrutin avec un projet validé par les Français et, donc, un mandat politique. Ainsi pourrait-il lancer les réformes, après la frustration de ces trois dernières années : "des périodes gelées", comme les qualifie Alexis Kohler, le secrétaire général de l'Elysée. Bref, il y a du temps à rattraper. Emmanuel Macron avait, aussi, une ambition : "ramener tout le monde dans la rivière", comme il l'avait confié à un proche. Mais au soir du 19 juin, le mandat reçu n'est pas celui qu'il attendait ; et la rivière a débordé avant de rentrer dans son lit.

Ce président a deux obsessions : ne pas être celui qui transmet le pouvoir à un populiste ou à un radical, comme Barack Obama accueillant Donald Trump à la Maison-Blanche ; ne pas être qu'une parenthèse dans l'histoire de la Ve République. De ce point de vue, le caractère "inédit" de la situation, comme l'a souligné dimanche soir Elisabeth Borne, lui donne une ultime opportunité d'inventer quelque chose. A condition toutefois d'en avoir encore la force politique ; à condition toutefois d'en avoir la disposition d'esprit. Car c'est un secret de Polichinelle : s'il n'a pas poussé très loin l'idée d'introduire le mode de scrutin proportionnel lors de son premier quinquennat, c'est parce qu'il avait envie de tout, sauf d'avoir à gérer une coalition gouvernementale et parlementaire. "Dès lors que l'on recourt à la proportionnelle, c'est à la guerre comme à la guerre : Emmanuel Macron ne veut pas se mettre dans une situation de coalition, c'est la raison fondamentale qui explique pourquoi il a renoncé à la proportionnelle", chuchotait il y a quelques mois le Marcheur historique, alors président de l'Assemblée nationale, Richard Ferrand. La guerre est donc déclarée, sans la moindre sommation.

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L'homme du perchoir et de confiance du président avait, justement, été missionné pour déblayer la route du mandat à venir, en topant avec François Bayrou et Edouard Philippe. "Avec Ensemble!, on a enlevé les intérêts des uns et des autres à se faire la guerre au Parlement, la majorité est stabilisée pour le quinquennat", prévoyait le président du groupe Renew au Parlement européen Stéphane Séjourné, ex-conseiller politique à l'Elysée. Or, avec trois blocs plus que jamais radicalisés et un chef de l'Etat condamné à composer, la France a rarement été aussi instable. Cet enfant de la Ve République, qui en a surjoué tous les ressorts présidentiels depuis 2017, ne s'attendait pas à voir la IVe République ressurgir inopinément.

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Manifestement, on a fait une grosse erreur

"Dès le début de semaine, on avait fait nos calculs, plusieurs officines internes ont alerté que ça pouvait tourner autour de 240 députés, indique un stratège de la majorité. Mais tu te dis qu'il va y avoir, d'une façon ou d'une autre, l'effet de la dynamique présidentielle, que la chambre allait forcément suivre... Manifestement, on a fait une grosse erreur. Ce soir me fait penser à la dissolution ratée de 1997 : on part la fleur au fusil et, deux semaines après, on est mort."

Au Château, on n'a jamais voulu croire à l'hypothèse d'un tel blocage. Les éructations d'un Jean-Luc Mélenchon, clamant chaque jour son arrivée prochaine à Matignon, allaient, pour sûr, suffire à remobiliser les électeurs raisonnables dans un dernier sursaut. Raté. "Il faut être lucide, on a loupé la campagne entre la présidentielle et les législatives, on n'a pas été clair sur notre projet, copié collé de celui de la présidentielle, qui demeurait un peu vague pour les Français", se lamentait un ministre du précédent quinquennat quelques minutes après avoir vu apparaître les projections de l'hémicycle à la télévision.

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© / Dario Ingiusto / L'Express

Emmanuel Macron a commencé, mardi, ses consultations avec les chefs de partis, pour tâter le terrain - pendant que ses stratèges comptent les députés susceptibles de basculer. Une situation de majorité relative à laquelle il aurait manqué cinq ou six députés pour contrôler l'Assemblée se serait réglée en deux coups de cuillères à plat de lentilles, par le débauchage, ici ou là, de quelques ambitieux modérés. On aurait ajouté une ou deux chaises autour de la table du Conseil des ministres, si besoin. Mais à 44 parlementaires manquants, d'autant plus qu'il est coincé entre l'enclume Nupes et le marteau RN, Emmanuel Macron doit se résoudre à mettre son avenir, son ADN réformateur, son éreintante volonté de laisser une trace dans l'histoire de ce pays entre d'autres mains que les siennes. Imaginez : les macronistes les moins sensibles à l'atmosphère havraise redoutaient déjà une majorité absolue ric-rac, qui aurait, selon eux, tangué au gré des volontés d'Edouard Philippe et des 29 députés de son groupe Horizons. Si le spectre d'une similicoalition interne faisait déjà des anxieux, on comprend mieux, alors, l'état actuel de sidération.