C'est une salle au décor kitsch, à la lisière de Paris. Ce 31 mai 2018, Marion Maréchal, sérieuse dans sa robe patineuse noire ceinturée de rouge, s'installe à la tribune pour "débrancher Mai 68", selon le titre de la conférence qu'elle anime ce jour-là. Trois amis l'entourent : Jacques de Guillebon, patron du mensuel L'Incorrect, Charlotte d'Ornellas, éditorialiste à Valeurs actuelles, et Nicolas Sévillia, responsable de l'association versaillaise Eveilleurs d'espérance. Dans le public, la députée de l'Hérault Emmanuelle Ménard, apparentée Rassemblement national ; des membres de la famille catholique, comme le président du Parti chrétien-démocrate, Jean-Frédéric Poisson ; des chefs de file du très radical mouvement Génération identitaire, tel le Lillois Aurélien Verhassel...

Seize mois plus tard, beaucoup d'entre eux vont se retrouver dans la même salle parisienne de la Palmeraie. Samedi 28 septembre, Marion Maréchal y organise une "convention de la droite". Elle partagera la vedette avec Eric Zemmour. Des anarcho-cathos, des conservateurs, des libéraux, des identitaires vont se côtoyer, signe de la diversité des influences de la jeune femme. A priori une force, mais une faiblesse si elle devait se lancer pour de bon dans l'aventure politique : comment fédérer ces groupes aux frontières poreuses, aux intérêts parfois divergents et qui dessinent un univers plus proche des franges radicales de l'extrême droite que de celles de la droite traditionnelle ? Tour d'horizon des cinq familles qui inspirent Marion Maréchal.

Le bras armé parisien

On les surnomme "le gang des trois". Ils sont parvenus à reléguer l'omniprésent Arnaud Stephan, conseiller historique de Marion Maréchal, au rang de simple ami. Le premier, Erik Tegnér, ne veut pas qu'on le présente comme un proche de Marion Maréchal, alors nous ne le dirons pas. A 26 ans, ce Breton a déjà un parcours sinueux. L'adolescent adhère au FN par tradition familiale. L'étudiant pilote le mouvement de jeunesse de la juppéiste Virginie Calmels, éphémère vice-présidente du parti Les Républicains. A 25 ans, il a des velléités de candidature à la présidence des Jeunes républicains, prônant "l'union des droites" c'est-à-dire avec le RN. Aucun mandat, pas la moindre responsabilité au sein de LR... Qu'importe, son visage juvénile symbolise cette droite qui serait séduite par "Marion". "Le plus visible, mais le moins important", raillent ceux que les coups politiques du jeune homme agacent. Charles Millon, parrain historique de l'alliance avec l'extrême droite, l'a poussé en vain à accepter l'investiture RN à Dinan aux prochaines élections municipales. "Je n'avais pas le temps", confirme l'intéressé, convaincu qu'"il se passe quelque chose, maintenant". A Paris, donc.

Erik Tegnér, ancien responsable des Jeunes avec Calmels (droite), dans le local parisien du Rassemblement national le 6 juin 2018. A ses côtés, Jordan Bardella, directeur de Génération Nation.

Erik Tegnér, ancien responsable des Jeunes avec Calmels (droite), dans le local parisien du Rassemblement national le 6 juin 2018. A ses côtés, Jordan Bardella.

© / Alexandre Sulzer/L'Express

Le deuxième homme s'appelle François de Voyer. Visage rond de gentil garçon et sourire avenant. "C'est l'homme de réseaux de Marion", selon Erik Tegnér. "Il connaît les dîners, les cocktails, les parties de chasse, mais rien à la politique", nuance un habitué du milieu. Quand Marion Maréchal répond, en février 2018, à l'invitation de la Conservative Political Action Conference, le grand raout annuel des conservateurs américains, à Washington, Voyer l'accompagne. C'est Florian Philippot qui avait repéré ce fils de marquis, gérant d'une entreprise de transport. "Un mec intelligent", nous dit l'ancien vice-président du FN, qui l'avait fait entrer au collectif Audace, un réseau de jeunes entrepreneurs frontistes. Sous l'impulsion de Voyer, ces derniers se réunissent dans les salons du cercle Iéna (le Cercle interallié de l'extrême droite française) et prennent rapidement leur indépendance.

Le troisième, enfin, s'appelle Jacques de Guillebon. Cet anarcho-royaliste conseille la jeune femme depuis 2014. Doyen de la bande - il a 40 ans -, il a pris la tête du mensuel L'Incorrect, magazine chantre de l'union des droites, dès sa création, en 2017. Logique, pour celui qui a longtemps écrit pour la presse catholique. En 2012, ses propos sur l'homosexualité ("désordre mental, comportemental, moral, social, sentimental...") lui coûtent sa collaboration à La Vie et Témoignage chrétien. En juillet 2019, il a fureté dans le milieu des éditeurs parisiens mainstream pour faire publier un livre signé... Marion Maréchal. "Je n'ai contacté aucun éditeur et n'ai commencé aucun livre", nous assure pourtant cette dernière.

Dans le registre marionophile, L'Incorrect a un concurrent. Geoffroy Lejeune, patron de la rédaction de l'hebdomadaire Valeurs actuelles, est un ami d'enfance, habitué des anniversaires à Montretout, la maison de famille des Le Pen à Saint-Cloud. "Il est complètement subjugué par Marion", souffle un ami commun. Elle réserve au magazine son premier entretien après une année de silence médiatique, en avril 2019. Chaque semaine ou presque, son école, l'Institut de sciences sociales, économiques et politiques (Issep), fait sa pub dans les pages de "VA". "On publie des interviews de huit pages où elle est plutôt mise en valeur, c'est vrai. Mais, si on la traite bien, si on la met en couv, c'est parce qu'elle intéresse nos lecteurs, et non parce que c'est une amie", nuance Geoffroy Lejeune.

Le camp de base

A Lyon, l'Issep est une autre place forte. Y enseignent notamment des proches de Philippe de Villiers, comme Patrick Louis, professeur à Lyon III, ou l'avocat Pierre Meurin. Plus surprenant, l'ancien directeur de l'ESCP, une célèbre école de commerce parisienne, Edouard Husson, l'a aussi rejointe. Cet ex-conseiller au cabinet de Valérie Pécresse, alors ministre de l'Enseignement supérieur, fournit sa nouvelle protégée en notes, quand il ne joue pas les intermédiaires. L'ex-vice-chancelier des universités de Paris a facilité l'enregistrement de l'école privée auprès du rectorat. "Pour moi, l'Issep est une belle aventure", se contente-t-il de nous dire. "Je me souviens d'un jeune giscardien, plutôt centriste, très introverti", témoigne Jean-Marc Zakhia, conseiller presse de la présidente de la région Ile-de-France, qui a côtoyé Edouard Husson au ministère. Il dit être "tombé de l'armoire" en apprenant que son ancien collègue enseignait à l'Issep.

Marion Maréchal donne une conférence de presse à l'occasion de l'anniversaire de l'Institut des sciences sociales économiques et politiques (Issep), le 14 juin 2019 à Lyon

Marion Maréchal à l'occasion de l'anniversaire de l'ISSEP, le 14 juin 2019 à Lyon

© / afp.com/PHILIPPE DESMAZES

Dans les locaux de l'école, Thibaut Monnier sert de double à l'ancienne députée, qui partage son emploi du temps entre Paris (où sa fille est scolarisée), Lyon et l'Italie, où vit son compagnon, Vincenzo Sofo. Ce proche de Matteo Salvini a influencé la rénovation de la Ligue. Thibaut Monnier, conseiller régional RN en Auvergne-Rhône-Alpes, vient de quitter son poste de délégué départemental du parti dans l'Isère. "Trop de travail", jure-t-il, niant avoir préféré la nièce à la tante.

La famille originelle

Etre l'ami de Marion Maréchal et en même temps membre du Rassemblement national n'est pas chose aisée ces temps-ci. Nanterre surveille ses fidèles comme le lait sur le feu, à Lyon, dans le Vaucluse ou les Bouches-du-Rhône : les amis, comme le conseiller régional RN Antoine Mellies ou l'identitaire Damien Rieu ; les anciens collaborateurs comme Antoine Baudino ; même ceux qui partagent ses convictions sans faire partie du cercle des intimes, telle la très catholique Agnès Marion, à Lyon, cofondatrice du cercle Fraternité (un Sens commun interne au RN). Dans ce contexte, les coups de main ne peuvent se donner qu'en catimini... Mais tous affirment que leur fidélité n'a qu'un nom : Marine Le Pen. Les soupçons peuvent peser lourd dans un contexte d'investitures municipales.

Les compagnons de foi

Ce n'est pas un hasard si les catholiques traditionnels sont surveillés au RN. Celle qui, adolescente, fréquentait les bancs du lycée hors contrat Saint-Pie-X, à Saint-Cloud, en compagnie de Madeleine de Jessey, la fondatrice de Sens commun, jouit dans ces milieux d'une extraordinaire popularité. "Elle n'a pas honte de se dire catholique, c'est vécu comme un motif de fierté pour ceux qui ont toujours le sentiment d'être pointés du doigt", assure Charles de Meyer, président de l'ONG SOS Chrétiens d'Orient. La jeune femme peut aussi compter sur les jumeaux Sévillia, Benoît et Nicolas, fils de Jean, chroniqueur au Figaro magazine. Ces deux-là sont à la tête des Eveilleurs d'espérance, l'association versaillaise issue de La Manif pour tous, dont elle fréquente les conférences. "Je suis à 100 % sur la ligne de Marion", affirme Nicolas. Les deux frères la retrouvent parfois pour déjeuner. Pierre Nicolas, autre "éveilleur d'espérance", se joint alors à eux. Il a été le directeur de cabinet officieux de Marion Maréchal pendant quelques années à l'Assemblée nationale, et joue un rôle important dans ses relations avec le monde catholique.

Dans ce petit milieu où tout le monde se croise, aux manifs, à la messe et aux conférences, la jeune Le Pen a ses entrées partout. Chez Ichtus et Renaissance catholique, deux associations qui mêlent identité et religion. Chez Academia Christiana aussi. Cette association de jeunesse identitaire d'extrême droite a invité la jeune femme à son camp d'été, en août. Elle devait y aller, mais y a finalement renoncé. Elle est néanmoins proche de ses fondateurs, Julien Langella et Victor Aubert. "Marion Maréchal s'inscrit dans ce mouvement de reconquête identitaire sur l'idée catholique. Derrière, il y a la conviction que la république est une perte par rapport à la monarchie, à l'idée d'une identité chrétienne de la France", décrypte Christine Pedotti, directrice de la rédaction de Témoignage chrétien. A l'été 2015, l'évêque de Fréjus-Toulon, Mgr Rey, avait invité la dirigeante d'extrême droite à son université d'été. Une première.

Le nerf de la guerre

Reste une question délicate : l'argent. Des mails sont régulièrement envoyés aux donateurs putatifs, avec promesse de défiscalisation à la clef. "On a plus de 3 500 donateurs, qui nous donnent 100 euros chacun en moyenne", assure Thibaut Monnier. Les proches de la patronne de l'Issep jurent qu'elle dispose d'un formidable réseau d'entrepreneurs prêts à sortir le carnet de chèques. Preuve en est, disent-ils, l'invitation (avortée) de cette dernière à la rentrée du Medef, fin août.

Comment expliquer, dès lors, les pudeurs de gazelle des patrons ? Sur le site de l'Issep, pas le début d'un logo d'une entreprise partenaire, alors que la plus petite des boîtes de formation privée en affiche par paquets. "Ça viendra", assure Thibaut Monnier. Deux noms sont sortis du bois. Charles Beigbeder, de toutes les aventures de l'union des droites, a publiquement reconnu avoir présenté des investisseurs à Marion Maréchal. Laurent Meeschaert, riche héritier d'une famille d'agents de change de la bourgeoisie catholique du Nord, est, lui, l'investisseur majoritaire de L'Incorrect (devant Charles Beigbeder). Une mise de 42 500 euros au départ, qu'il a rapidement fallu compléter. Pour le reste, François de Voyer multiplie les dîners. Samuel Maréchal, le père, entrepreneur et homme de réseaux en Afrique, a régulièrement mis son carnet d'adresses, bien rempli, à la disposition de sa fille.

Quant aux autres entrepreneurs "Marion-compatibles"..."La soutenir, c'est radioactif", reconnaît l'un d'eux. Selon nos informations, le fondateur de Smartbox, l'entrepreneur Pierre-Edouard Stérin, organisateur de la très catholique Nuit du bien commun, est proche des idées de Marion Maréchal. "Je n'ai financé cette école ni directement ni indirectement", nous répond-il. "Si jamais elle se décidait [à aller à la présidentielle], pas mal de gens seraient prêts à la suivre... Les investisseurs sont plus intéressés par une aventure politique que par une école." C'est en tout cas ce que veut croire Charles Beigbeder.