"L'amendement 892 est rejeté !" Il est près de minuit à l'Assemblée nationale lundi soir 18 juillet, sa vice-présidente Naïma Moutchou, assise au perchoir, lève la séance. Ses derniers mots sonnent comme une délivrance pour beaucoup de députés de la majorité. Depuis 18 heures pour certains d'entre eux, ils examinaient dans l'hémicycle le projet de loi "portant mesures d'urgence pour la protection du pouvoir d'achat" ; le premier gros texte soumis à cette représentation nationale inédite depuis les élections législatives. Enfin, le projet de loi... son article premier, du moins.

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Six heures durant, les parlementaires de Renaissance, du MoDem et d'Horizons ont vu fuser les balles au-dessus de leur tête, partant tantôt des rangs de la Nupes, tantôt de ceux du Rassemblement national, vers le camp d'en face. "Six heures de débat sur la prime Macron, c'est une absurdité totale", regrette la présidente du groupe Renaissance Aurore Bergé. Un premier aperçu, in situ, de ce qu'être "coincé entre le marteau et l'enclume" signifie.

Quelques minutes avant la fin des houleuses discussions, on s'enquiert de l'état des troupes. Par texto, l'un des cadres de la Macronie, qui semble avoir des petits yeux sur la retransmission de la séance sur le site de l'Assemblée, écrit : "Le vacarme est incessant. Rousseau, Ruffin, Guetté, Panot, ça hurle. Le ping-pong permanent entre les mélenchonistes et les lepénistes, c'est usant, physiquement et nerveusement. Ça me débecte. Et globalement, on est en train de perdre du temps pour pas grand-chose." C'est que les nouvelles forces arrivées en nombre à la chambre basse n'avaient pas prévu d'entrer sur la pointe des pieds.

Le "baiser de la mort" du RN

Cette première journée de débats a tourné, en majeure partie, autour d'une opposition : prime contre hausse des salaires. À gauche de l'hémicycle, on a reproché à la majorité de ne proposer qu'une solution éphémère, un sparadrap pas assez large pour relever le niveau de vie des ménages, et au Rassemblement national d'être un allié objectif de la casse sociale macroniste. À l'extrême droite, Marine Le Pen et ses lieutenants ont fréquemment été piocher dans le même champ lexical pour invectiver leurs voisins d'en face : "Vous êtes des clowns", "Vous êtes au cirque", "Vous êtes les bouffons rouges du roi Macron !"... Dans leur stratégie de dédiabolisation et de modération, les députés RN ont indiqué vouloir voter une large partie des mesures de la majorité par pragmatisme, tançant le comportement jusqu'au-boutiste de la gauche. Une sorte de baiser de la mort donné à la Macronie, qui se verra reprocher à coup sûr d'avoir réussi à passer son texte avec le soutien du RN. "Il n'y a pas de baiser de la mort, réagit un ministre. Pour qu'il y ait baiser, il faut qu'il y ait consentement. Ce sont des frotteurs, en fait", se gondole-t-il par SMS.

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Si le ton est monté crescendo du côté de la Nupes au fur et à mesure que les amendements étaient examinés, c'est aussi parce qu'aucun de ceux qu'ils ont proposés n'a été voté, ni n'a reçu d'avis favorable de la part de la rapporteure Charlotte Parmentier-Lecocq ou du gouvernement, représenté par le ministre du Travail Olivier Dussopt. Zéro. Nada. Cette première soirée n'était de toute évidence pas placée sous le signe du compromis, tant vanté par la Première ministre Elisabeth Borne. Les députés de LFI ne se sont pas privés de le faire remarquer à leurs homologues de Renaissance, assis en nombre sur les bancs rouges pour ne pas être pris à défaut au moment de voter. "On va prendre des amendements... mais pas forcément de LFI ou du RN", confie un membre du gouvernement.

Jeu de ping-pong des oppositions

Pour beaucoup de parlementaires de la majorité, la séance a consisté à lever la main pour dire non... et c'est à peu près tout. "On avait l'impression de surveiller le lait sur le feu, tout est tellement imprévisible, il est clair que certains collègues fatiguaient après six mois intense sans interruption. Le jeu de ping-pong des oppositions a rendu la majorité complètement muette l'espace d'une soirée", expliquait un député expérimenté. Tantôt cibles mitraillées, tantôt spectateurs, les macronistes ont vécu une première séance on ne peut plus frustrante.

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N'est-ce là que le début d'une longue série ? La nouvelle Assemblée, ultra-polarisée et équilibrée, est-elle fatalement condamnée à multiplier ce genre de séances ? Certains parlementaires s'en inquiètent. Ils ne voient pas comment les débats pourraient se refroidir à l'avenir. "Il va falloir faire à peu près l'inverse de ce qu'on est en train de faire : arrêter de légiférer avec des procédures d'urgence, prendre le temps de rechercher des points d'accord, raccourcir les textes et accepter de ne pas être hégémoniques", glisse un autre député, élu au bureau de la chambre basse.

Plus encore que pour ce projet de Loi sur le pouvoir d'achat, qui finira sans doute par être voté in fine, les membres de la majorité se font surtout du mouron au sujet du projet de loi de finance rectificative, qui arrivera au Palais Bourbon jeudi 21 juillet. "Là, ça va être coton", chuchote un dirigeant d'Ensemble, qui laisse même planer la possibilité d'un 49.3... La température va continuer de grimper à l'Assemblée !