Existe-t-il lecture plus lénifiante que celle d'un amendement parlementaire ? A l'exception d'un manuel de droit fiscal, on ne voit guère. Ces textes ont vocation à intégrer notre droit et non à amuser la galerie. Enfin, presque tous. Cet été, les députés de La France insoumise ne souhaitaient pas s'embarrasser de contraintes juridiques. Lors de l'examen du projet de loi Pouvoir d'achat, ils ont déposé un amendement (leur premier de la législature) pour renommer la prime Macron en "prime enfumage", eux qui préféreraient une augmentation du Smic. Succès médiatique garanti. Pour la crédibilité, c'est une autre affaire. "C'était complètement con", admet un pilier de la formation de Jean-Luc Mélenchon.

Ce député le sait, jamais une Assemblée nationale n'a été aussi scrutée. Faute de majorité absolue, chaque vote est une bataille épique. Les scrutins se jouent à une ou deux voix près, la présence dans l'hémicycle est décisive. Les députés du parti présidentiel doivent justifier chaque absence et ne comptent plus les messages WhatsApp les intimant de rejoindre leur siège. Influents, et infantilisés : ce n'est pas le dernier paradoxe de la chambre basse. "Le roi Macron est nu. Le Parlement est de retour !", entendait-on au lendemain des législatives. Ringardes, les interventions présidentielles. La Chaîne parlementaire (LCP) devait monopoliser les conversations à la machine à café. Dès juin, les regards se tournent vers les deux pôles radicaux de l'Assemblée : le RN et LFI. Entre les deux groupes ennemis, un jeu de rôle s'installe vite. Chacun poursuit un objectif politique propre.

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Les 89 députés RN servent de vitrine à Marine Le Pen. La députée du Pas-de-Calais souhaite faire de sa cohorte la face présentable du parti d'extrême droite. Aux batailles législatives le RN préfère la bataille de l'image : la stratégie de la cravate, d'abord, en soignant le look et l'attitude des parlementaires, celle du sérieux, ensuite, en cadrant les interventions de ses troupes. Surtout, éviter les vagues et les débordements : la photo se doit d'être irréprochable. Les députés RN sont soumis à une discipline de fer : circuit précis pour déposer une proposition de loi ou un amendement, demande d'autorisation et briefing avant toute intervention dans les médias pour les moins expérimentés... Et rappels à l'ordre fréquents, en public ou en direct, si l'élu commet l'erreur de se montrer trop vindicatif ou de sécher une séance en hémicycle. "J'ai eu l'impression de retourner à l'école", sourit l'ancien professeur d'italien Jérôme Buisson, désormais député de l'Ain. "Ce sont les nouveaux Playmobil, raille la députée LR Emilie Bonnivard. Ils me font penser aux LREM de 2017." Institutionnalisation ne doit pas rimer avec fadeur. Le RN conserve un ton véhément contre le gouvernement, notamment par la voix de Jean-Philippe Tanguy, le "monsieur Finances" du RN, qui n'ignore pas que ses sorties deviennent rapidement virales sur les réseaux sociaux.

Députés TikTok

À gauche aussi, on veut garder la pétulance d'une opposition, des réseaux sociaux jusque dans les travées de l'hémicycle. La gauche à la sauce Nupes entend exercer une fonction tribunitienne. Chaque intervention a vocation à franchir le mur du son médiatique. Les symboles sont érigés en levier politique, comme lorsqu'est dégainée une proposition de loi bancale sur l'interdiction des jets privés. "Ils se foutent de la technique, se lamente un pilier LREM. Quand on leur dit au sujet d'une proposition que ce n'est pas faisable, ils répondent 'oui, mais c'est un signal politique'." Des députés adeptes de punchlines, comme Louis Boyard ou David Guiraud, font le miel de Twitter avec leurs formules cinglantes.

Faire la loi en deviendrait presque accessoire. "LFI fait du TikTok. Quand ils parlent, ils ne nous parlent pas, ils parlent pour leurs réseaux sociaux", fulmine Marine Le Pen. La méthode insoumise du bruit et de la fureur ne va pas à tous, y compris au sein de LFI où certains, comme François Ruffin, fustigent la stratégie d'une opposition braillarde. Mais la plupart des Insoumis assument cette stratégie de la conflictualité. Se fondre dans le moule parlementaire serait aussi inutile que dangereux. La majorité ne voterait pas pour autant leurs amendements, et LFI perdrait sa singularité. "Nos députés doivent avoir un profil de combattant et pas de notable. On doit garder la flamme", résume le député Alexis Corbière. Et puis l'accusation de "bordélisation" est si subjective. La droite du début du XXe siècle ne qualifiait-elle pas Jean Jaurès de " démagogue hirsute et suant" ?

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Avec quelle finalité ? C'est là que le bât blesse. Insoumis, écologistes, communistes et socialistes sont en désaccord sur la fonction même de contre-pouvoir du Parlement. L'armée de Mélenchon entend bien user de tous les stratagèmes possibles pour fragiliser Emmanuel Macron, quitte à se féliciter de recevoir les votes des députés RN pour leur motion de censure. Elle voterait même une motion de censure si les députés LR en déposaient une, ce que les socialistes rechignent à faire. Eux se pincent le nez. Ils ne veulent ni des voix RN ni voter une putative motion de LR. Les roses préfèrent la symbolique d'une motion de censure que sa finalité. "Voter une motion de l'autre camp, c'est dire qu'on est capable de former une nouvelle majorité, une coalition avec LR ou le RN. C'est non. Il n'y a pas de majorité alternative", martèle un jeune député du groupe PS.

Ministres aux petits soins

Les parlementaires de la majorité, plus expérimentés et sans doute plus autonomes dans leurs relations à l'exécutif, ne sont plus relégués au rôle de pion. Surtout depuis que les grognards Richard Ferrand et Christophe Castaner, auxquels l'oreille d'Emmanuel Macron était attentive, ne sont plus là pour les surveiller. Sur l'échiquier du pouvoir, ils sont devenus des pièces que l'on ne peut plus sacrifier. "Eh oui, maintenant on est des grands", glisse, dans un sourire un tantinet insolent, l'un des cadres du groupe Renaissance. Il s'agit donc de les cajoler. L'Assemblée nationale est devenue un centre névralgique, et, pour ces députés, un signe ne trompe pas : l'intérêt croissant que leur portent les membres du gouvernement. "Autrefois, c'était nous qui cherchions la relation avec les ministres, maintenant ce sont les ministres qui nous sollicitent, explique un autre lieutenant macroniste. On n'a jamais été autant reçus par les ministres et par leurs administrations centrales." A en juger par la rapidité de la réponse des troupes, le meilleur à ce petit jeu de séduction reste Gérald Darmanin ; il se dit même que "passe donc à Beauvau prendre un café" ferait une bonne épitaphe pour le ministre de l'Intérieur, qui a compris que la politique se pratique en meute. Cette nouvelle Assemblée est aussi un réservoir de soutiens pour 2027.

LR, lui, fait pâle figure. Son groupe relève davantage d'un agrégat d'individualités que d'un bloc homogène. Ces élus doivent davantage leur élection à leur ancrage local qu'à une dynamique collective. Leur président Olivier Marleix, technicien réputé, ne se distingue pas par son charisme ou son autorité. Le groupe peine à mettre en musique son positionnement bancal d'"opposition responsable". Comprendre : un partenaire de la majorité qui ne s'assume pas comme tel. A droite, on fait l'école buissonnière. Les survivants de la débâcle présidentielle ont des airs d'étudiants séchant les cours en amphithéâtre. Mais les images des rangs vides lors de l'examen du budget ont laissé des traces. Les députés LR ont décidé d'être plus assidus à l'avenir.

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La Macronie a appris, tant bien que mal, à composer avec cette chambre qui ne ressemble plus à celle qu'ils ont connue. Mais le groupe Renaissance ne se sent pas moins fort. Certes, il a perdu une centaine de députés, mais il a gagné en homogénéité idéologique et en professionnalisme. "Le groupe est bien meilleur que celui de la législature précédente", reconnaît Bruno Le Maire. Même Marine Le Pen le dit tout bas. Celui-ci s'est technicisé. Le ministre de l'Economie est bien placé pour le savoir : deux de ses anciens conseillers ministériels, Louis Margueritte et Charles Sitzenstuhl, ont atterri dans l'arène en juin. Fini, le recrutement sur CV à la va-vite. La méthode de 2017 a engendré bien trop de mauvaises surprises, il fallait solidifier ce magma macroniste avec des valeurs sûres et des relais fiables : des anciens membres du cabinet de l'Élysée David Amiel et Pierre Cazeneuve à l'ex-chef de cabinet de l'Intérieur Mathieu Lefèvre, en passant par le conseiller de Jean Castex et ami de toujours du président Marc Ferracci...

"J'ai pris mon pied !"

Solidifier ses argumentations et ne pas compter ses heures de présence ne suffit pas à installer l'image d'une majorité présidentielle de combat. Les Marcheurs ne veulent plus se laisser marcher dessus. Perdre des amendements, oui ; laisser l'apanage de la torgnole à la gauche de l'hémicycle, ça, jamais. Dès la toute première question au gouvernement de la législature le 4 octobre, Aurore Bergé attaque en évoquant, sans jamais le citer, la gifle donnée par Adrien Quatennens à sa compagne, provoquant l'hystérie dans les rangs de la Nupes. Le lendemain, Marc Ferracci, rapporteur du projet de loi sur l'assurance-chômage, fustige le RN et sa proposition de réserver le droit de vote aux Français aux élections professionnelles : "Vous essayez de réconcilier le travail et la patrie, j'imagine que, dans votre esprit, la famille n'est pas très loin..." La riposte est lancée. "Zadistes", "AG étudiante", "clowns"... On ne compte plus les assauts désagréables envers les Insoumis.

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Et pourtant, pourtant, comme chantait le grand Charles, le cirque n'est pas antinomique de la performance. Malgré les brailleries et les coups bas calés sur le rythme des réseaux sociaux, les débats parlementaires sont d'une très bonne tenue intellectuelle. La présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet dépeint une chambre pleine de paradoxes. "Elle est vivante, mais se canalise avec des débats de bonne tenue. Les oppositions mènent le combat politique dans l'hémicycle, mais elles n'instrumentalisent pas le fonctionnement de l'institution au profit de leurs initiatives politiques." Les longues, très longues heures de discussions sur le projet de loi de finances, en commission et dans l'hémicycle, l'ont prouvé. "J'en suis à mon cinquième budget, celui-là est le plus intéressant de tous, s'émeut le vice-président du groupe Renaissance Sylvain Maillard. On a eu de vrais débats, hyperpolitiques et objectivement d'une très grande qualité, j'ai pris mon pied !"

L'Assemblée a une influence inédite. "Les Français regardent cette Assemblée et l'apprécient, elle leur ressemble. Elle retrouve son rôle et du sens pour eux", salue Yaël Braun-Pivet. Mais ce rôle peine parfois à infuser dans l'opinion publique. Les Républicains le constatent. Autoproclamé force pivot, son groupe a amendé avec succès plusieurs projets gouvernementaux cet été. Pour un résultat quasi nul. La Ve République est ainsi faite. Le Parlement est associé à la majorité, elle-même confondue avec l'exécutif. Le vote d'un obscur amendement à 2 heures du matin ne soulève pas les foules. "Si on regarde les choses avec un microscope, on se dit que LR fait bouger les lignes, lâche un pilier LR. Mais les Français ne le voient pas." Le rapport de force entre l'exécutif et cette Assemblée n'est pas sans artifice. Les motions de censure après le recours à l'article 49.3 pour faire adopter le budget n'avaient aucune chance d'être adoptées, LR ne souhaitant pas s'y associer. Reste le théâtre, qui ne passionne que les intéressés. "Franchement, vous croyez que les Français passent leur journée sur le direct de l'Assemblée ? Ils ont autre chose à faire", souffle le président du groupe Horizons Laurent Marcangeli.

Ce poids des députés est enfin relatif. L'Assemblée vote, mais les projets restent ficelés en haut lieu. Après l'usage du 49.3, le gouvernement a eu les mains libres pour adopter son propre budget. Les consultations des parlementaires ne masquent pas l'emprise de l'exécutif sur l'oeuvre législative. "Le Parlement a pris de l'écho, pas du poids, souffle un intime du président de la République. On va redécouvrir la force de la Ve République, le gouvernement reprend ses billes et assume son pouvoir réglementaire." Un Insoumis résume : "Tout est paradoxal. L'Assemblée a retrouvé la capacité de ne plus être une simple caisse d'enregistrement de l'exécutif. Son importance est réhabilitée, mais le gouvernement reste une sorte de maître, il peut toujours imposer sa loi. C'est un contre-pouvoir qu'on foule aux pieds." Plus qu'un lieu de décision absolue, l'Assemblée est redevenu celui de la joute, qui s'était réfugiée sur les chaînes d'information en continu et les réseaux sociaux. "Cela revalorise le lieu commun où on s'engueule, cela diffuse le contenu de la conflictualité en en atténuant la férocité", souligne Jean-Luc Mélenchon. Tant mieux, on appelle cela la politique.