Les élus de Reconquête sont arrivés sous la pluie, alors que la manifestation "pour les victimes", organisée par l'Institut Pour la Justice (IPJ), avait déjà commencé depuis de longues minutes, place Denfert-Rochereau dans le XIVe arrondissement de Paris, jeudi 20 octobre 2022. Eric Zemmour est accompagné de son bureau politique : Marion Maréchal, le député européen Nicolas Bay, l'ex LR Guillaume Peltier, et le responsable des jeunes Stanislas Rigault, la mine sombre sous leurs parapluies ruisselants. Le rendez-vous se veut autant un hommage à Lola, cette enfant de 12 ans sauvagement assassinée, le 14 octobre, dans le XIXe arrondissement, qu'une dénonciation de la politique migratoire du gouvernement, coupable aux yeux d'Eric Zemmour de ce drame.

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"Nous vivons un moment historique où le peuple Français est occupé par un peuple étranger qui est en train de le remplacer, et cet enfant en est le symbole. Chaque meurtre contre un Français par un étranger est un francocide", a déclaré le polémiste sur BFM-TV, le matin même. L'ancien journaliste a dû se défendre de récupération politique : un exercice d'autant plus difficile que l'Institut pour la Justice est notoirement proche de son mouvement, et qu'un cadre de Reconquête a acheté des noms de domaines d'adresse Internet "Lola", pour capitaliser sur la vague de soutien.

Militants radicaux, vedettes de l'internet d'extrême droite, élus...

Place Denfert-Rochereau, plusieurs centaines de personnes ont répondu à l'appel lancé sur les réseaux sociaux, dont une grande partie d'adhérents ou de sympathisants de sa formation politique. Des élus souverainistes, des militants aux parcours plus ou moins radicaux, ou des petites vedettes de l'Internet d'extrême droite sont présents. Le militant identitaire Jean-Eudes Gannat a quitté Angers pour l'occasion. Les identitaires féministes de Némésis ont soigné leurs tresses et leurs tenues, acheté des roses blanches, et fait imprimer des portraits aux couleurs de la victime. Le dessinateur Marsault, l'influenceur masculiniste Julien Rochedy, l'antivax Florian Philippot, le député Nicolas Dupont-Aignan, ou l'ancienne égérie de Génération Identitaire, Thaïs d'Escufon, assistent aux interventions sous la pluie.

Aucun responsable politique ne prend la parole, des intervenants de l'IPJ le font, comme l'avocat Maxime Thiébaut (passé par les rangs de Debout la France, du Front National, et des Patriotes), qui dénonce un acte survenu "à cause du laxisme judiciaire et sécuritaire". Des témoignages de victimes sont également diffusés sur l'écran géant. La plupart des participants écoutent en silence : l'homme âgé qui criait dans son mégaphone pour réclamer la peine de mort (puis pour affirmer "ce sont les sionistes qui dirigent tous les partis") a fini par s'éloigner.

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La manifestation n'est pas sans en rappeler une autre, exactement au même endroit, il y a un an et demi. Le 20 février 2021, Génération Identitaire organisait un rassemblement pour dénoncer la dissolution de l'organisation, décidée par le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin. De nombreux acteurs de l'événement se retrouvent aujourd'hui autour d'Eric Zemmour.

Occuper les rues et le terrain métapolitique

Que gagne l'ancien candidat à la présidentielle à soutenir, et à piloter en sous-main, de tels évènements ? Samedi 15 octobre, le président de Reconquête a organisé une manifestation similaire, cette fois à l'occasion des deux ans de l'assassinat de Samuel Paty, professeur d'histoire géographie décapité par un islamiste, en octobre 2020. Une illustration de sa nouvelle stratégie, qui vise à occuper les rues et le combat métapolitique, après son score décevant de 7 % à l'élection présidentielle et son incapacité à faire élire le moindre député (à commencer par lui-même).

"Nous sommes sur une ligne de crête, si on n'organise que des manifestations un peu borderline, on devient un groupe d'activistes qui ne peut plus revendiquer l'exercice des responsabilités. Mais si on ne fait que de l'électoral, on risque de perdre des militants", décrypte un membre du bureau exécutif, conscient que l'équilibre est difficile à trouver pour la jeune formation politique. Les prochaines élections - les européennes de 2024 - sont dans deux ans, et le parti anticipe un très fort taux de non-renouvellement parmi ses adhérents. Il faut donc réussir à faire parler de soi d'ici là, et à tenir les militants en haleine pour ne pas disparaître des radars médiatiques.

Reconquête !, futur groupuscule ?

Ce faisant, Eric Zemmour court aussi le risque de transformer Reconquête en un énième groupuscule d'extrême droite. D'autant que ses points faibles pendant la campagne présidentielle sont connus : une posture jugée peu "présidentielle", clivante et radicale. A la fin de la manifestation, une quarantaine de jeunes militants ultra-radicaux ont d'ailleurs repris le mot d'ordre zemmourien aux cris de "Remigration", poing levé et visages en partie cachés derrière des masques et des bandanas. Parmi eux, quelques "Arabes au bled" et "migrants assassins, politiques complices", ont aussi été clamés.

Au même moment, Marine Le Pen choisissait une autre voie - après avoir d'abord accepté une participation de son mouvement à la manifestation - en organisant une minute de silence avec ses 88 députés devant l'Assemblée nationale, écharpe tricolore en bandoulière. Entre les deux représentants d'extrême droite, jamais les rôles n'ont semblé aussi définis : à l'un l'agit-prop, à l'autre l'institutionnel.