Inflation galopante, crise du pouvoir d'achat, situation sanitaire ne cessant de se dégrader, urgence climatique toujours plus dramatique... Nombreux sont les défis auxquels notre pays est confronté. Ajoutons à cela nos divisions - identitaires, sociales, géographiques, mais surtout politiques - toujours plus profondes, au point qu'elles pourraient désormais aller jusqu'à nous empêcher de prendre collectivement les décisions nécessaires à notre survie... Pas un ingrédient n'a été oublié, nous avons là la recette de la tragédie idéale. Alors comment comprendre, compte tenu des enjeux, que la pièce s'ouvre sur un absurde et interminable débat sur le vote de confiance ?
Résumons, pour le lecteur que les procédures ennuient : il est d'usage - mais pas obligatoire - qu'un Premier ministre, avant que de s'atteler à sa lourde tâche, présente un texte d'orientation (aussi appelé Déclaration de politique générale), et sollicite sur cette base programmatique la confiance du Parlement. Habituellement, il obtient la majorité des suffrages exprimés, et peut donc se mettre au travail.... Notons que si la symbolique est forte, elle ne garantit nullement que le gouvernement sera majoritaire sur les projets de loi ultérieurement soumis au vote du Parlement. Nous parlons là essentiellement de traditions et de symboles, et la confiance votée n'est pas un chèque en blanc, et n'aura pas commencé à changer la vie d'un seul Français.
Se découvrant soudain défenseurs de traditions et d'usages qu'ils sont bien plus habiles et inspirés à pourfendre, les députés Insoumis ont mis très tôt la Première ministre Elisabeth Borne en garde : ne pas solliciter la confiance serait un crime contre nos institutions. Une intolérable marque de mépris à l'égard du Parlement, qui serait donc immédiatement sanctionnée par le dépôt d'une Motion de censure - texte qui permet, s'il est voté par une majorité, de faire tomber un gouvernement.
Une atteinte à la "tradition républicaine" ?
Au terme de tentatives infructueuses d'élargissement de son assise politique, Elisabeth Borne a présenté lundi 4 juillet son nouveau gouvernement, et confirmé ce que tous anticipaient depuis un bon moment : l'exécutif n'a pas réussi à sceller d'alliances, ni avec Les Républicains, ni avec les Socialistes, ni avec personne. Dont acte : face à un échec annoncé - non pas possible, ou même probable, mais certain - la Première ministre renonce à solliciter la confiance du Parlement. Elle se cantonnera donc à une déclaration de politique générale, et chaque texte de loi fera ensuite l'objet d'âpres négociations avec les oppositions.
Fidèle à ses menaces, La France insoumise - emportant avec elle l'ensemble de la Nupes - a annoncé son intention de déposer une motion de censure contre le gouvernement Borne 2. Drapés dans leur indignation, ces opposants au gouvernement nous expliquent que l'on porte là atteinte à l'essentiel : rien moins que la "tradition républicaine", sous-entendu la République elle-même. Que dis-je, la Patrie tout entière, qui se verrait menacée par une entorse à un principe qui ne figure même pas dans notre Constitution (celle-là même que les Insoumis promettent de changer dès leur arrivée aux affaires, car elle ne serait plus adaptée aux défis et aspirations démocratiques du XXIe siècle - mais c'est un autre débat, autrement plus noble celui-là...).
Nul ne sait nous expliquer au nom de quoi il serait absolument indispensable, voire même vital, de demander à la Première ministre de constater formellement, par un vote, ce que nul Français n'ignore plus : elle est minoritaire. Et les oppositions aussi, d'ailleurs. C'est bien là tout le problème du raisonnement des censeurs...
Accompagnons la Nupes jusqu'au bout de sa logique, pour bien en mesurer l'absurdité :
1- La PM doit demander et obtenir la confiance, c'est un principe intangible.
2- Elisabeth Borne est minoritaire. Donc elle n'obtient pas la confiance. Donc elle doit démissionner - suppose-t-on (sinon, à quoi bon tout ce drame?).
3- Le Président Macron nomme un autre Premier ministre. Mêmes causes, mêmes effets: minoritaire aussi, il doit céder sa place...
4- Jusqu'à ce que, de guerre lasse, Emmanuel Macron finisse par nommer Jean-Luc Mélenchon... qui sollicite donc à son tour... la confiance. Et, là encore, les mêmes causes, etc. Il ne l'obtient pas. Et doit donc céder la place, jusqu'à ce que dissolution s'ensuive.
La République a bon dos
Dans cette Assemblée où chaque groupe est minoritaire, à quoi bon se compter et se recompter tout en jurant, la main sur le coeur, que l'urgence est d'agir pour le bien des Français? Pourquoi diable ne pas entrer directement dans les vrais débats, ceux qui importent aux citoyens dans leur quotidien - plus ou moins d'impôts, plus ou moins de services publics, allonger ou pas l'âge de départ à la retraite, etc. -? La gauche est mieux inspirée - et trop souvent seule, il faut le reconnaître - lorsqu'elle met sur la table notre crise de représentation, les dysfonctionnements de notre démocratie, ou le biais élitiste de nos institutions...
Enfin, qui peut raisonnablement penser qu'il tirera un quelconque bénéfice de la mascarade à laquelle nous assistons ? Ces querelles artificielles seront immanquablement démasquées et tenues pour telles par les Français, et ne feront donc que dégrader un peu plus l'image de la politique... qui n'en a pas besoin. Il est bien difficile de défendre les élus par ces temps troublés. Mais s'ils n'y mettent même pas du leur, il y a de quoi désespérer.
Le vote de confiance serait, à en croire certains défenseurs de la motion de censure, une "tradition républicaine". Le mot qui compte, dans cette expression, c'est évidemment républicaine et pas tradition. Car chaque jour, nous nous enorgueillissons presque de fouler du pied certaines de nos plus estimables traditions. Mais la République, pas touche ! Rocard et Bérégovoy - qui n'avaient pas sollicité la confiance du Parlement - n'étaient-ils donc pas républicains ? Sont-ils désormais des parents honteux au PS, un peu comme ce grand-oncle collabo que tant de familles françaises feignent d'avoir oublié?
Une fois de plus, la République a bon dos. Et la fois de trop pourrait survenir plus tôt qu'on ne le pense. Car enfin, quand se rendra-t-on compte qu'à force de l'invoquer, des trémolos dans la voix, pour justifier la moindre magouille ou manoeuvre politicienne, les Français ne voient plus la différence entre les républicains et les autres ? S'ils tolèrent désormais - sans être dérangés le moins du monde - que les véritables menaces pour la République avancent à visage découvert, à qui la faute ? Si les affreux ont désormais des atours respectables, est-ce parce qu'ils sont devenus experts dans l'art du déguisement, ou bien plutôt parce que les gens qui se veulent respectables ne cessent de se vautrer dans la boue à longueur de journée?
L'on voudrait entretenir l'anti-parlementarisme, la confusion des valeurs, et donc ouvrir un peu plus la voie à une véritable "guerre civile" politique, que l'on ne s'y prendrait pas autrement.
