Modifier la Constitution ? Même si Emmanuel Macron disposait d'une confortable majorité législative le soir du 19 juin, ce ne serait pas si simple. Rappelons qu'il faut un accord "dans les mêmes termes" de l'Assemblée et du Sénat pour déclencher le processus de sa "révision". Et partons du principe selon lequel ledit Sénat - dominé par Les Républicains et leurs alliés - n'aura aucune envie de faire plaisir au chef de l'Etat. Nous retrouverions donc la situation que nous connaissons depuis 2017, à savoir une quasi-impossibilité de remodeler le texte fondateur de la Ve République, sauf consensus miraculeux.

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Est-ce grave ? Non. Et cela indépendamment même du fait que nos institutions sont loin de mériter la poubelle, car depuis soixante-trois ans, elles nous permettent d'affronter les pires crises sans aucun blocage du pouvoir ni dérive antidémocratique. Il existe en effet une excellente raison de ne pas prendre cette contrainte pour un drame. Elle tient à ce que d'immenses changements sont et restent possibles sans cela dans notre vie politique. La simple loi peut beaucoup. Le comportement des acteurs encore plus.

Les promoteurs de la proportionnelle ont raison

La loi ? Elle suffit par exemple pour changer le mode de scrutin. Or rien n'est plus structurant. Le passage à la représentation proportionnelle pour les élections législatives transformerait le paysage en profondeur, a fortiori dans sa forme intégrale. Le compromis transpartisan deviendrait indispensable pour voter la plupart des textes. La fonction du Premier ministre s'en trouverait bouleversée, puisqu'il lui reviendrait à titre principal de concilier les forces et les points de vue. Celle du président de la République aussi, qui devrait composer avec l'absence probable d'une majorité "naturelle" et renoncer à faire de l'Assemblée nationale l'instrument exclusif de "son" programme électoral... Bref, les promoteurs de la proportionnelle ont raison d'en faire une obsession : elle porte en germes des mutations gigantesques sans que le texte de la Constitution ne bouge d'un iota.

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Les comportements ? Beaucoup peut en dépendre. On nous tympanise avec l'idée que le peuple ne se sent pas entendu, mais rien n'interdit d'écouter, voire d'apprendre à le faire vraiment. On couvre les parlementaires de reproches en tout genre - suiveurs, hystériques, nombrilistes, incapables de contenir leur frénésie de posture, d'opposition stérile, de production de textes inutiles ou irréfléchis, etc. -, mais rien ne les empêche de chercher à résister à leur pente, ni leurs partis politiques d'élever le niveau de leurs exigences au moment de les investir.

Les réseaux sociaux et une bonne partie des médias portent une responsabilité immense dans l'infantilisation du pays, mais personne ne leur en voudrait de faire leur propre police. Quant à ceux de nos juges dont les excès aggravent le discrédit de l'action publique, on ne leur reprocherait pas non plus d'y réfléchir un peu plus.

Accepter un peu d'autodiscipline

Personne ne gagne à l'écrasement des différences et des oppositions. Nos goûts, nos passions, nos croyances, nos intérêts divergent bien trop. Il faut faire avec. Ce qui est moins chimérique maintenant que la peur est revenue - de la guerre, de la maladie, des troubles sociaux graves, des catastrophes climatiques, etc. -, c'est l'acceptation d'un peu d'autodiscipline. Nous ne pouvons pas continuer comme ça. Certains ajustements institutionnels peuvent nous aider à acquérir la culture et l'habitude du compromis, mais ils ne serviront à rien si nous ne sommes pas convaincus de la nécessité d'y venir.

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Que cela plaise ou non, il est clair que les pays qui s'en sortent le mieux sur le plan social et économique sont ceux où l'on négocie pour de bon et où l'on accepte de faire des concessions. C'est d'abord pour cela que les modèles allemand ou scandinave fonctionnent mieux que le nôtre, en gros et de manière générale.

Le fait est que nos décideurs, dans la majorité et dans l'opposition, ont beaucoup de clefs en main. Ils peuvent, par leur comportement politique, renverser la table, donner l'exemple, lancer la machine et nous aider, nous aussi, à construire une société plus mûre et surtout plus apte à affronter les défis terrifiants qui se présentent à nous. Acceptons donc que rien ne change (dans notre Constitution) pour que tout change (ou presque) dans nos pratiques.