Le brouhaha cathodique quotidien laisse penser que l'immigration serait l'angoisse principale des Français. Vraiment ? Elle n'arrive pourtant, selon l'institut BVA, qu'au... 14e rang des sujets qui compteront le plus dans le vote en avril prochain. Cette thématique est devancée par la santé, le pouvoir d'achat, le modèle social, les retraites, la sécurité ou encore l'emploi et la fiscalité. Autant de sujets dont certaines chaînes d'information en continu traitent relativement peu - et encore moins le candidat putatif qui sature les médias quotidiennement, Eric Zemmour. L'immigration est également devancée par l'environnement, qui arrive en 12e position.
Un rang en décalage avec une prise de conscience de l'urgence climatique qui semble réelle : le changement climatique et ses conséquences sont le plus grand défi du XXIe siècle, selon la majorité des Français. 71% d'entre eux - et notamment les plus jeunes, les parents d'enfants de moins de 18 ans, et les habitants des grandes villes - estiment déjà que le changement climatique a un impact sur leur vie quotidienne. Pourquoi une telle distorsion entre le récit médiatique, centré sur l'identité et l'immigration, et les préoccupations majoritaires ? Pourquoi l'environnement pèse-t-il si peu dans les choix de vote ? Pourquoi le discours décliniste, qui attribue un fantasme d'affaissement national à une immigration incontrôlée, parvient-il à capter, polariser, hystériser, alors que les candidats dits écologistes sont confinés en marge du débat ?
Les déclinistes, Zemmour en tête, font carburant de nos peurs, et savent utiliser le moindre fait divers pour appuyer leurs thèses. Elles sont d'un simplisme confondant : face à l'envahisseur, sous-entendu l'étranger/musulman (celui-ci étant intrinsèquement hostile à notre culture, inassimilable par essence), un peuple fantasmé devrait se dresser, et reprendre (par la force, si besoin) ce qui lui revient de droit, à savoir ses emplois, aides sociales et espaces publics... L'expulsion de l'étranger devient le moyen de la restauration pleine et entière de la souveraineté, et donc de la prospérité. Ce discours est rentable. Un journaliste oeuvrant dans un média marqué à droite me confiait récemment, non sans gêne : "Quand on écrit un article sur un candidat LR, c'est zéro abonnement, alors qu'un article sur Zemmour, c'est cinquante." Agenda décliniste, rentabilité des médias, même combat !
Face à ce récit, quelle alternative ? Trop souvent, le discours écologiste apparaît moralisateur, ou démobilisateur. "I want you to panic", nous dit Greta Thunberg. Discours contreproductif, car si le pire est certain, alors à quoi bon agir ? Autant se faire plaisir, pendant le peu de temps qu'il nous reste, penseront les plus fatalistes... Toute la difficulté du récit écologique est là : comment mobiliser, sans décourager ? La dramatisation peut conduire à la tétanie, tout comme son absence induit l'indolence.
Le récit écologiste peine également à tracer des perspectives désirables. Dans l'imaginaire collectif, l'écologie renvoie trop souvent à la perte : perte de pouvoir d'achat, perte de libertés, en vivant plus sobrement, en roulant moins, en consommant moins... Comment matérialiser un progrès, qui ne sera en réalité qu'une absence de perte ? La biodiversité, la beauté des paysages, la sécurité face aux intempéries, tout n'est qu'acquis à conserver, et non conquêtes nouvelles. Or, l'imaginaire de la gauche, dans lequel l'écologie s'est inscrite, est un imaginaire de conquêtes. Pas une logique de conservation.
L'issue, pourtant, existe. Jadot comme Hidalgo, principaux représentants de l'écologie en France, en sont persuadés. Quoi de plus simple, de plus évident que de "s'unir pour l'avenir de nos enfants", dit Anne Hidalgo. L'écologie est une voie de "réconciliation avec l'avenir, avec l'espace, avec l'autre et avec nous-mêmes", ajoute Yannick Jadot.
Faire du citoyen le héros d'une nouvelle épopée, celle qui consiste à lutter non pas contre un étranger menaçant, mais contre soi-même, son égoïsme et ses habitudes consuméristes : voilà le défi des écologistes. Tâche plus rude que celle qui consiste à conforter nos peurs primaires et notre égoïsme.
