La politique, la vraie, est de retour au Bourbon. La brasserie qui jouxte l'Assemblée nationale est ouverte aux quatre vents, les députés s'y croisent et s'y recroisent, c'est l'endroit idéal pour régler quelques comptes entre deux cafés. Avec le sourire, bien sûr. Toujours.

A la frontière de la terrasse et de la salle, deux députés de la majorité réélus il y a deux semaines, l'un appartenant au groupe Renaissance, l'autre au groupe MoDem, se rencontrent par hasard ce mercredi 29 juin au matin. Tape dans le dos, deux mots amicaux... et le lieutenant de François Bayrou sort la sulfateuse. "Aurore Bergé [NDLR : la présidente du groupe Renaissance] est une tarée ! Elle pose sa crotte sur l'IVG sans en parler à personne et là elle arrive avec sa composition des postes toute faite ? C'est vous qui êtes à la manoeuvre, mais je vous rappelle que c'est nous qui faisons la majorité ! Et si on présente nos gars pour la présidence des commissions, on les aura, hein, parce que les autres préféreront toujours voter pour le MoDem que pour vous !" La distribution des postes au bureau de l'Assemblée nationale, ainsi que les présidences de commissions, sera connue dans les heures qui viennent... Ça frotte dans la majorité !

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Les premiers jours d'une nouvelle colocation ne sont pas toujours les plus heureux. Surtout quand elle s'agrandit et accueille un habitant de plus. On doit alors se diviser à nouveau les pièces, les parties du frigo... Bref, l'espace vital que chacun voudrait un peu plus large. Ensemble, la confédération regroupant Renaissance, le MoDem et le parti Horizons d'Edouard Philippe pour soutenir le second mandat d'Emmanuel Macron, n'échappe pas à ces tensions. "Tout cela ne commence pas dans les meilleures conditions, alors que chaque voix va compter à l'avenir", se lamente un cadre du groupe philippiste, quand un bayrouiste parle, lui, de "faux départ".

Dans l'attente du remaniement

Quand François Bayrou se sent floué, il sait faire trembler la maison commune. "Le MoDem sait très bien faire la guerre. S'il faut ouvrir des conflits, j'ouvrirai des conflits, c'est le sel de la vie démocratique, non ?", aime-t-il répéter en privé, avec le large rictus de celui qui se sait en position de force. Bien sûr, la majorité relative recueillie par le chef de l'Etat ne renforce pas le maire de Pau, ni d'ailleurs celui du Havre. Mais "avec le remaniement à venir, foutre la pression n'est pas inutile pour avoir ce qu'on veut", explique un parlementaire expérimenté d'Ensemble. Pour l'heure, ce sont des postes à l'Assemblée que Bayrou réclame. Il attend un rééquilibrage.

Les macronistes le voyaient venir de loin. "Ils veulent bordéliser le truc en présentant des candidats à la présidence de commissions, mais s'ils font ça, ils vont le payer cher au remaniement", anticipait un dirigeant de Renaissance. Ça ne fait pas peur au MoDem. Les ouailles de François Bayrou considèrent avoir été roulées dans la farine dans la distribution des postes à l'Assemblée, par rapport, notamment, au groupe Horizons. Les deux alliés de la Macronie se sont vus proposer chacun une vice-présidence de l'Assemblée et une présidence de commission... alors que le MoDem compte 18 députés de plus (48 contre 30). Il a bien été proposé au MoDem un poste de secrétaire en sus, mais pour eux, le compte n'y est pas. "Ce deal de départ n'était pas équilibré, on a découvert ça sur le tas, on n'était pas contents, c'est vrai", nous souffle-t-on au parti centriste.

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Désillusion. Réaction. Les troupes de François Bayrou menacent alors de présenter leurs propres candidats à deux fonctions. D'abord, Philippe Vigier au poste de rapporteur général du budget de la Sécurité sociale, qui devait revenir à la Renaissance Stéphanie Rist. Puis, éventuellement, l'ancienne ministre Geneviève Darrieussecq pour la présidence de la commission de la défense nationale et des armées, pour concurrencer le choix des Marcheurs, Thomas Gassilloud. "Faites gaffe, si on la présente, elle gagne. Si vous ne nous donnez rien d'autre, on la prendra nous-même la commission", martelait, au Bourbon ce mercredi matin, le député MoDem devant son camarade Renaissance. Bonne ambiance. Il n'y a rien de moins "Ensemble"...

"Essaie déjà de consolider ta base"

D'ici jeudi - journée consacrée aux votes des présidents de commissions -, les discussions devraient reprendre pour trouver un terrain d'entente. Elles pourraient même, nous dit-on, déboucher sur un changement de rapporteur général du budget de la Sécurité sociale à mi-mandat, histoire de contenter Renaissance et MoDem. Toujours est-il que les deux alliés de la Macronie ne goûtent que très peu à la manière dont les consensus sont établis au sein de la majorité. "Franchement, il faudrait qu'il y ait un intergroupe qui commence à fonctionner maintenant", chuchote un député Horizons. Les deux partis - surtout le MoDem... - auraient souhaité pouvoir être consultés, a minima, sur les noms des candidats de Renaissance et associés à la distribution de nombre de postes.

Et puis, les parlementaires des deux groupes n'ont pas tellement apprécié de découvrir, dans la presse, la sortie d'Aurore Bergé annonçant le dépôt d'une proposition de loi pour constitutionnaliser le droit à l'IVG. "Elle nous a invités à nous positionner lundi avant 18 heures, alors que nos réunions de groupe sont le mardi, ce n'est pas possible. On a le groupe le plus expérimenté, il ne faudrait peut-être pas nous sous-estimer", lâche un député Horizons. Un député MoDem, sensiblement sur la même ligne, ajoute : "On est au début de la mandature, c'est peut-être le moment de trouver de bonnes méthodes de travail dès maintenant. Avant d'aller chercher quinze ou vingt députés à l'extérieur, essaie déjà de consolider ta base !" Dire que la colocation doit durer encore cinq ans. Et qu'est-ce que ce sera quand il s'agira de lui trouver un nouveau chef...