"Un acheté, un offert." Ces offres commerciales ne sont pas le monopole de la grande distribution. On en trouve même en politique. Eric Ciotti s'est mué en spécialiste du marketing dans la campagne interne pour la présidence des Républicains (LR). Le député des Alpes-Maritimes fait une promesse aux adhérents : s'il est élu, Laurent Wauquiez sera désigné candidat de la droite à l'élection présidentielle de 2027. La primaire ne sera plus qu'un mauvais souvenir. Le message est simple : voter Ciotti, c'est voter Wauquiez. Ses rivaux Aurélien Pradié et Bruno Retailleau n'offrent pas un tel cadeau aux adhérents.
Cette stratégie est mûrement réfléchie. Eric Ciotti ne s'imagine pas porter les couleurs de LR dans cinq ans. L'homme a conscience de ne pas boxer dans la même catégorie que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Il juge Laurent Wauquiez d'un niveau supérieur à ses rivaux, comme Xavier Bertrand ou Valérie Pécresse. Et puis, le patron de la région Auvergne-Rhône-Alpes est si populaire parmi les militants.
Autant prendre un peu de sa lumière. Pour Eric Ciotti, la carte Wauquiez est une manière de briser un plafond de verre. Arrivé en tête au premier tour du Congrès de 2021, il n'avait pas réussi à franchir la barre des 40% au second. Trop clivant. Ses concurrents s'étaient précipités dans les bras de Valérie Pécresse. "Ciotti veut installer un référendum pro ou anti-Wauquiez", résume un cadre LR. Les militants LR sont enfin majoritairement hostiles à la primaire, après le désastre des deux dernières présidentielles.
"Ce n'est pas coordonné"
A première vue, c'est bien joué. Eric Ciotti estime en privé que ce coup politique est "l'acte le plus fort" de sa campagne. Ce positionnement aurait été bâti en "harmonie" avec Laurent Wauquiez. A un député LR, le président de région a donné une autre version "Tu n'es pas sans savoir que je ne suis pas demandeur." Un proche de l'ancien ministre résume : "Ce n'est pas coordonné. Mais Laurent ne lui a pas demandé de renoncer à ce qu'il dit. Il sait que c'est un argument fort pour Ciotti. Et quand les gens vous veulent du bien, vous n'avez pas envie de leur taper dessus." L'ex-président de LR observe avec bienveillance la candidature d'Eric Ciotti. Les deux hommes entretiennent de bonnes relations. Et Wauquiez est du genre pragmatique. Il estime en privé qu'Eric Ciotti devrait remporter ce scrutin interne et compte prendre position en sa faveur.
Ce tango est à double tranchant. Eric Ciotti n'est pas à l'abri d'un front anti-Wauquiez lors de cette campagne interne. Ceux qui ne veulent pas se voir imposer leur représentant à la présidentielle pourraient faire barrage au sudiste. Le député des Alpes-Maritimes risque enfin d'apparaître comme l'homme lige de l'ancien ministre et perdre en autorité. Un risque dans un parti attaché à la culture du chef. "Être candidat pour chauffer la place de quelqu'un est dégradant, cela banalise votre candidature", raille Aurélien Pradié.
"Wauquiez aurait une cible dans le dos pendant quatre ans"
Cette stratégie n'est pas non plus sans risques pour Laurent Wauquiez. Certes, une victoire d'Eric Ciotti aurait le mérite de trancher la question du leadership à droite. Mais à quel prix ? Elle exposerait son candidat, qui mise sur le temps long. "Eric Ciotti fait un cadeau empoisonné à Wauquiez, assure un pilier LR. Il aurait une cible dans le dos pendant quatre ans." "Il aura tous les inconvénients de la présidence sans les avantages", ajoute un député. Bruno Retailleau met en garde contre une "électrocution" du candidat de la droite, en cas d'échec aux européennes de 2024. Les équipes Retailleau et Pradié observent avec malice une inflexion rhétorique. Eric Ciotti a récemment évoqué une désignation "en temps voulu" de Laurent Wauquiez, sans mentionner l'année 2023.
Dans le camp Wauquiez, on minimise ce risque. "Il est déjà exposé, lâche un proche. Dans l'esprit de chacun, il est candidat à la prochaine présidentielle. Ce qui se passera au sein du parti ne l'engage pas sur son calendrier et son mode d'action d'ici à 2027." L'avenir du parti : c'est justement ce qui inquiète les opposants à une désignation précoce du champion de la droite. Un tel choix empêcherait selon eux sa reconstruction doctrinale. D'outil à refonder, LR se transformerait en simple écurie présidentielle. Un danger mortel, tant la droite a cessé de réfléchir depuis des années. "On pourra difficilement gagner sans avoir reconstruit un parti fort et structuré, assure un lieutenant de Bruno Retailleau. LR risque de devenir un simple espace d'attente. Quel est le projet ? Mettre le parti au congélateur et le passer au micro-ondes six mois avant l'élection?"
Wauquiez-Ciotti. Curieux attelage. Les deux hommes ont mené des combats communs, comme lors de la guerre Copé-Fillon de 2012. Tous deux bataillaient pour l'ancien Premier ministre. Quatre ans plus tard, ils soutenaient Nicolas Sarkozy lors de la primaire. Mais ces campagnes communes masquent des divergences. Eric Ciotti est davantage libéral que son allié, soucieux de ne pas commettre la campagne de François Fillon de 2017. Laurent Wauquiez appelle ainsi son camp à renouveler son discours sur les services publics. Prôner une suppression de postes de fonctionnaires est un peu court.
La désignation du candidat en 2027, un casse-tête
Une confiance mutuelle existe entre les deux hommes. Laurent Wauquiez n'a pas oublié les dernières élections européennes. Bruno Retailleau lui avait conseillé de quitter la présidence de LR après le crash de François-Xavier Bellamy, Eric Ciotti n'avait pas baissé le pouce. Sa relation avec le sénateur de Vendée est moins forte. Les deux hommes échangent au début de l'été. Bruno Retailleau tente de convaincre Laurent Wauquiez de se lancer à l'assaut du parti. Le président de région ne veut pas trop s'exposer ? Son interlocuteur lui imagine une présidence originale, "sur le modèle de chairman et pas de CEO". Bruno Retailleau lui fait alors une confidence : il ne sera pas candidat, sa fonction de président du groupe LR au Sénat l'en empêche.
Tout change au coeur de l'été. Effrayés par un duel Pradié-Ciotti, des élus se tournent vers Bruno Retailleau. Ce dernier se lance début septembre, au nom du rassemblement. Laurent Wauquiez sera désarçonné par son revirement. Les députés proches de lui sont appelés à parrainer Eric Ciotti. Il sait enfin que le sénateur est soutenu par ses concurrents pour 2027. Trop indépendant Retailleau ? Ses proches en font un argument de campagne. "Wauquiez pense qu'il vaut mieux tenir d'une main de fer un petit parti plutôt que faire grandir un parti qu'on ne tient pas. Mais c'est un pari stupide. Ciotti sera fidèle à Wauquiez jusqu'au jour où il sera fidèle à un autre."
La stratégie Ciotti a le mérite de la clarté. Le député a tranché l'épineux débat du mode de désignation du candidat de la droite en 2027. Ses adversaires n'ont pas encore investi ce sujet. Ils marchent sur des oeufs. La primaire n'a pas bonne presse, mais elle est gage de démocratie. Désigner un candidat en conclave préserve de guerres ouvertes, mais laisse les adhérents sur le pas de la porte. Aurélien Pradié travaille sur le sujet. Il cherche à trouver une formule qui respecte les militants sans être une primaire. Un trèfle à quatre feuilles. En 2020, Bruno Retailleau plaidait pour l'organisation d'une primaire ouverte pour 2022. Mais rien ne dit qu'il ne changera pas de fusil d'épaule. Son soutien François Xavier-Bellamy juge le débat un peu prématuré et évoque une "consultation des adhérents" sur le mode de désignation. D'ici décembre, chacun devra sortir de l'ambiguïté.
