"Vous devez être déterminés et détendus concernant ce qui nous attend dans les prochaines semaines. Il faudra rester calme." Certains députés présents à 9h45 ce jeudi matin 15 septembre à l'Élysée ont consciencieusement noté cette recommandation aux airs d'avertissement dans leur petit carnet. Telle quelle. Entière. Ils la récitent au mot près. Autant les félicitations et remerciements présidentiels qui ont précédé se savourent dans l'instant dans un sourire contenu, autant cette préconisation fait disparaître les rictus et ne perd rien à être soigneusement griffonnée. Il faudra s'en souvenir. Emmanuel Macron prépare les esprits de ses troupes à un automne chahuté ; d'autant qu'il a, lui-même, à dessein, avancé le temps des inquiétudes et controverses.

Lundi soir 12 septembre, devant les journalistes de l'association de la presse présidentielle, le chef de l'État, dans un échange à bâtons rompus, a surpris son audience... ainsi qu'une partie non négligeable de son gouvernement et de sa majorité. Affirmant de nouveau sa volonté de mettre en oeuvre sa réforme des retraites rapidement, il n'a pas exclu d'intégrer l'allongement de la durée de vie au travail dans un amendement du prochain projet de loi de financement de la Sécurité sociale, dont beaucoup prédisent l'adoption grâce à l'article 49.3. La méthode, maligne, peut paraître brutale, mais elle a le mérite d'être efficace et de faire renaître de ses cendres le volontarisme du président. Mais pas celui, en revanche, de satisfaire l'entièreté de son camp.

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Retour au château trois jours plus tard. Au côté d'Emmanuel Macron, deux heures durant, le patron de Bercy Bruno Le Maire, le ministre du Budget Gabriel Attal, et le secrétaire général de l'Élysée Alexis Kohler resteront parfaitement silencieux. Si le chef de l'État a invité les parlementaires de la majorité (Renaissance, MoDem, Horizons) membres de la commission des Finances de l'Assemblée, c'est pour les écouter. Les sonder. Une bonne vingtaine prendra la parole pour évoquer le contenu du "Budget" 2023. Inévitablement, la réforme des retraites arrive sur la table. Pas sur le fond, non : tous sont persuadés de sa nécessité. Mais sur la méthode, le calendrier, la tactique, des réserves se font entendre. Un député Renaissance présent à la réunion résume les trois questions qui se posent, tout en avouant "ne pas avoir fait sa religion" : Faire les retraites plus tard permettra-t-il aux Français de mieux comprendre la réforme ? À l'Assemblée, le soutien sera-t-il différent selon le moment choisi, en particulier de la part de LR ? Les syndicats seront-ils plus heurtés si on le fait maintenant ?

"Il n'a pas été clair"

La présidente du groupe Renaissance, Aurore Bergé, plaide pour aller vite ; celui du groupe Horizons Laurent Marcangeli, dans la même veine que ses camarades philippistes, s'interroge sur la pertinence de cette accélération du calendrier - "Il n'a pas été clair", pointe un proche d'Emmanuel Macron ; et enfin le patron du groupe MoDem Jean-Paul Mattei, plutôt favorable, a des troupes divisées sur la question et elles n'ont pas manqué d'étaler leurs différences de point de vue jusque dans le salon élyséen. Cependant, tous ont la même analyse concernant Emmanuel Macron : s'il n'a pas tranché, celui-ci paraît plus volontariste que jamais et admettrait, à demi-mot, sa préférence pour un passage par le PLFSS. "C'est quoi le bon moment ? Nos concitoyens seront-ils plus prêts dans quatre ou cinq mois ? Si on attend, on ne le fera pas plus au trimestre prochain", a-t-il déclaré en substance devant ses députés.

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Cette longue entrevue avec les commissaires aux Finances vient clore trois jours de discussions intenses à tous les niveaux de la Macronie élargie. Une, en particulier, se montre pourtant muette et pour cause, le chef de l'État l'a chargé d'identifier la meilleure stratégie à suivre. Ou, du moins, de la mettre en oeuvre : la Première ministre Élisabeth Borne. A la suite de l'ouverture de la boîte de Pandore lundi soir, la cheffe du gouvernement a eu le droit aux observations de tous les chefs à plumes. Mardi matin, lors du traditionnel petit-déjeuner de la majorité, elle a lancé le tour de table qui a démontré que, sur ce sujet précis, les rapprochements ne se font pas en fonction de la place sur l'échiquier politique. Le président du groupe Horizons Laurent Marcangeli avait déjà mis en avant les doutes qui le traversent, lui comme ses camarades : "Déposer un amendement pour réformer les retraites, d'autant plus dans le contexte que l'on connaît en ce moment, c'est franchement très, très audacieux", rit jaune l'un des lieutenants d'Édouard Philippe, en résumant la position de l'ex-Premier ministre, pourtant très favorable - et depuis longtemps - à l'allongement du temps de travail.

Yaël Braun-Pivet, la toute nouvelle présidente de l'Assemblée nationale venue du PS, n'est pas plus emballée. Soucieux de l'équilibre général de la réforme, le quatrième personnage de l'État s'inquiète de voir uniquement la mesure d'âge, sacrificielle, être votée cet automne. Surtout si, auparavant, les concertations avec les partenaires sociaux sont écourtées. "Sa position est claire : ce n'est pas une méthode et ce serait provoquer une fracture au Parlement comme dans la rue. C'est franchir la ligne rouge de Laurent Berger, par exemple. Et puis, il sera difficile d'asseoir ensuite les syndicats et les parlementaires autour de la table pour négocier quand on passe en force de la sorte", nous glisse l'un de ses proches. Une vigilance qui n'est pas du goût de tout le monde, notamment du président du groupe LREM au Sénat François Patriat. Durant la réunion, le vieux loup bourguignon de la politique a clairement pris position pour l'amendement au PLFSS, arguant qu'il n'y avait pas d'autre choix ! "Le président l'a promis dans sa campagne, c'était dans le programme, il a été élu sur cet engagement. Ceux qui sont frileux là-dessus sont ceux qui ne veulent jamais rien bouger. C'est avec des discours comme celui-là qu'on ne réforme jamais rien !", explique-t-il à L'Express.

"Culture du compromis"

Pendant ce temps, Élisabeth Borne prend note. Elle s'interdit d'esquisser la moindre préférence pour telle ou telle solution, fait comprendre à ses invités que toutes les options sont encore ouvertes. Des deux côtés, les arguments s'entendent. Passer par une petite fenêtre législative au risque de bousculer le pays, qui entend parler de cette réforme des retraites - plutôt impopulaire dans l'opinion - depuis maintenant six ans ? Et pourquoi pas. Passer la mesure dans le "package" du PLFSS permettrait de se garder un 49.3 sous le coude pour plus tard ; dans la situation actuelle à l'Assemblée nationale, ce ne serait pas un luxe. Et, au passage, c'est l'occasion de se mettre les députés LR dans la poche, eux qui refusent pour le moment de voter le Budget. "Les Républicains passent leur temps à dire qu'ils sont prêts à voter des textes mais qu'on n'est pas assez réformistes. Si on le fait, ça leur couperait l'herbe sous le pied, ils pourront difficilement s'opposer et dire que ce Budget n'est pas volontariste. Non seulement ce serait utile en termes de calendrier, mais aussi sur le plan stratégique et politique", chuchote un conseiller ministériel directement concerné.

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Il faudra, tout de même, parvenir à convertir à l'idée les trois chefs des partis formant la majorité. Cela tombe bien, Élisabeth Borne a réuni François Bayrou, Édouard Philippe et Stanislas Guérini autour d'elle mercredi matin pour un petit-déjeuner presque entièrement dédié à la problématique. Entre le maire du Havre et le ministre de la Fonction publique, tous deux plutôt hésitants, c'est bien François Bayrou qui a montré les signes les plus clairs d'opposition. Tout le monde sait à quel point le fraîchement nommé secrétaire général du Conseil national de la refondation, garant de cette fameuse nouvelle "culture du compromis" macroniste, peut se montrer pugnace...

De toute évidence, et de toute façon, ce n'est pas à Matignon que sera tranché le débat, mais bien à l'Élysée. Emmanuel Macron n'a pas provoqué ce bouillonnement interne pour rien : il fait d'une pierre trois coups en faisant débattre sa majorité, en affichant sa combativité et en installant l'idée dans l'opinion. "C'est un ballon d'essai lancé par Emmanuel pour tester son petit univers et voir comment ça prend. À mon avis, en cette rentrée, le président s'est dit : 'Je ne vais pas me priver de la possibilité de montrer que, si je le veux, je peux rouler tout le monde'", avance l'un des dirigeants de la majorité. Comme l'a écrit Le Parisien, le président et sa Première ministre ont déjeuné ensemble ce jeudi midi : l'heure de l'arbitrage suprême est bientôt arrivée.