Il n'est pas encore 9 heures ce mercredi 16 mars et, à Paris, le boulevard Saint-Germain bourdonne comme chaque matin. Certains viennent siroter un café, croquer dans un croissant. D'autres organisent des réunions secrètes à la table du Café Louise. Il y a là Hélène Hardy, Léa Balage El Mariky et Jérémie Iordanoff. Les trois cadres du bureau exécutif d'Europe écologie-Les Verts (EELV) ont convié Pierre Jouvet et Sébastien Vincini, leurs homologues socialistes chargés des élections législatives. Voilà donc le sujet de ce petit-déjeuner informel à une règle d'or : la confidentialité. Vous ne saurez donc pas que les écologistes ne balaient plus d'un revers de main tout accord politique, que les émissaires du PS proposent de se partager 100 à 150 circonscriptions - "moitié-moitié" - ni qu'ils doivent tous se reparler "courant de la semaine prochaine."
Il faut dire que la veille, le 15 mars, les écologistes ont peu goûté les méthodes de négociations de la France insoumise (LFI). Dans un courrier envoyé au secrétaire national d'EELV, Julien Bayou, et mystérieusement tombé dans les colonnes du quotidien Libération, la formation de Jean-Luc Mélenchon réclame que les attaques de Yannick Jadot contre l'insoumis en chef cessent, et que les écologistes soutiennent ce dernier publiquement en cas de qualification au second tour, et son parti LFI dans les 17 circonscriptions où les députés insoumis sortants se représentent. En échange, LFI offre 13 autres "circos" à EELV. "Si tu as vraiment envie de négocier, tu ne fais pas fuiter un courrier, soupire un écolo. Je ne crois pas qu'ils veuillent négocier. Ils ne font qu'entretenir le récit selon lequel ils sont les gentils qui veulent faire l'union et nous, nous sommes les méchants refusant tout."
"La ligne de Jadot n'est pas le centre de gravité"
D'ailleurs, des cadres écolos estiment que miser sur le cheval "LFI" dans la course aux législatives n'est pas la meilleure des stratégies. "En 2017, Jean-Luc Mélenchon part de 11% et termine à 19%, se remémore un dirigeant d'EELV. Ils se disent 'on est les rois du pétrole et on va tout cramer à gauche', mais ils n'ont que 17 députés élus. C'est 2,9% du total de l'hémicycle, quand les socialistes en obtiennent 28% avec un Hamon à 6%." Sûr de ce constat, le pôle écologiste - qui rassemble EELV, Génération.s et d'autres mouvances écolo - n'hésite pas à investir des candidats face aux sortants insoumis. En témoigne la candidature de Benjamin Lucas, cadre de la campagne Jadot, face à Ugo Bernalicis dans la deuxième circonscription du Nord.
Une vision loin d'être partagée par tous les écologistes, à commencer par ceux issus de ce que certains appellent "la ligne Sandrine Rousseau". Récemment exclue de l'équipe de Yannick Jadot, la finaliste malheureuse de la primaire et ses soutiens préfèrent regarder du côté de Jean-Luc Mélenchon - son "ami Jean-Luc", aime-t-elle à répéter. Pour elle, la radicalité est l'avenir de l'écologie politique, il faut donc se tourner vers le candidat insoumis.
"La ligne Jadot n'est pas le centre de gravité du parti", confiait Sandrine Rousseau à L'Express le 22 février. Avec un pari : "S'il finit à 4% ou 5% et Mélenchon à 15%, c'est ma ligne qui gagne." Mais si Sandrine Rousseau a bel et bien été investie à Paris, elle a dû sacrifier l'une de ses plus médiatiques soldates. Mercredi après-midi, la commission permanente électorale d'EELV a ainsi refusé l'investiture d'Alice Coffin dans la 7e circonscription de Paris, réservée à David Belliard, un proche de Jadot.
PS ou LFI ? Le choix est-il vraiment si cornélien ? Des majorités "roses-vertes" ont vu le jour aux dernières élections municipales et peu s'en plaignent chez les socialistes comme les écologistes. "On bosse bien avec eux, alors que les insoumis ne sont pas présents localement. On ne les voit qu'au niveau national", explique une élue écolo, qui concède que la structuration très horizontale et la démocratie interne d'EELV ne correspondent pas vraiment à la culture du chef au sein de la France insoumise.
Conseil fédéral
Les socialistes, eux, se réjouissent de retrouver des écologistes "plus ouverts" à la négociation. Si les discussions téléphoniques n'ont jamais cessé, elles ont une tout autre saveur depuis plusieurs semaines. Il y a quelques jours, le patron du PS, Olivier Faure, et celui d'EELV, Julien Bayou, ont encore longuement échangé sur l'épineux sujet des législatives. Ce dernier sait bien que les socialistes étaient sur le point de sceller un accord avec les communistes. L'affaire est entendue : à gauche, les regards ne se posent plus sur l'élection présidentielle mais au-delà, sur l'après et les législatives. En attendant, chacun renifle l'autre, dresse sa liste de course, présente ses objectifs, ses lignes rouges et son degré de souplesse.
Ce week-end, Europe écologie-Les Verts tiendra un conseil fédéral d'une très haute importance. Devront être validées les dernières investitures aux législatives et notamment celles qui, dit-on pudiquement chez EELV, "posent question". Surtout, un changement de stratégie devrait être acté quant aux négociations à venir avec les autres partis de gauche. Le soutien à la candidature de Yannick Jadot ne sera plus un préalable à un accord politique avec le Parti socialiste. "La perspective d'un accord existe", murmure-t-on, plein de confiance, à la direction du PS. Une seule chose est sûre, chez les écologistes comme chez les socialistes : rien ne sera décidé avant l'élection présidentielle. Rendez-vous le 10 avril, 20h01, soir de défaites à gauche. Et veille de jours heureux ?
