Sandrine Rousseau a fait un rêve. "Plutôt un cauchemar !" Elle se balade dans les rues de Paris et croise le communiste Fabien Roussel. "Il me tirait par le col pour demander de faire un tweet pour réagir à une de ses attaques", raconte, hilare, l'écologiste qui a adoré la joute médiatique de janvier sur la gastronomie française. "Ça m'a requinquée !", avoue-t-elle dans un large sourire. Tout le monde l'aura compris et Yannick Jadot le premier, à son grand désespoir. Voilà des semaines que ces deux-là ne s'adressent plus la parole, des semaines que l'équipe de campagne scrute ses moindres faits et gestes de peur qu'elle ne crée l'incident, "la crise de trop" ; des semaines que Sandrine Rousseau se désole de la stratégie du candidat écologiste à l'élection présidentielle.

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Ce 25 février, à la table des Editeurs, un restaurant populeux du centre parisien, Sandrine Rousseau n'a pas de mots assez durs contre Yannick Jadot. "On est tombé dans un piège, celui de la cravate", désespère-t-elle en référence au nouvel accessoire de mode adopté par le candidat. "On a confondu la conquête du pouvoir avec le conformisme et ça nous plombe totalement. Le symbole de tout ça, c'est Yannick qui décide de mettre une cravate. Il n'assume pas son passé de militant chez Greenpeace. En a-t-il vraiment un d'ailleurs ?"

Elle s'avoue frustrée. Le bon score aux européennes, les rapports du Giec, l'impact de Greta Thunberg, les manifestations de la Génération climat, les bons scores aux municipales... Les planètes s'alignaient pour l'écologie politique, mais la campagne de Jadot ne décolle pas et flirte dangereusement avec la barre des 5 %, si loin du quatuor de tête à un mois du vote.

Jadot, le bruit du frigo

Bref, Sandrine Rousseau trouve la campagne assommante. Depuis quelques jours, elle a fait sienne une blague de l'humoriste de France Inter Waly Dia. Une vacherie à l'égard du "figurant Yannick Jadot" qui, dit-elle, illustre parfaitement la campagne : "Ce n'est pas un candidat, c'est un bruit de fond comme le bruit du frigo la nuit : si tu es trop près, c'est chiant." Elle en rit encore à gorge déployée, elle qui reproche au candidat de ne jamais l'avoir vraiment enrôlée dans la campagne. "Il ne m'invite jamais à ses déplacements, je n'ai jamais eu de prise de parole dans ses meetings, sauf une fois, à Lille, où il m'a offert cinq minutes, se plaint-elle. Je lui avais pourtant proposé un deal !"

C'était à la toute fin septembre, au lendemain de la primaire écolo. Une éternité. Yannick Jadot conviait ses trois concurrents défaits dans un bistrot du XIVe arrondissement de Paris. Présidence du conseil politique, orientations de la campagne... Yannick Jadot lui sort le grand jeu, mais elle fait la moue. Elle a d'autres idées en tête. "Laisse-moi plutôt continuer à jouer la punk ! Ça te permet de porter la ligne du compromis et moi je ramène à nous les mélenchonistes." Il refuse, ne veut pas avoir un électron beaucoup trop libre autour de lui. Elle le sera, qu'il le veuille ou non. Aujourd'hui, Sandrine Rousseau en est convaincue : "Yannick a peur de moi, il ne sait pas me gérer et il est donc dans une attitude excessive vis-à-vis de moi. J'ai pourtant fait le chemin de la loyauté, mais il ne supporte pas l'altérité."

"Je vous propose de me virer"

Le 22 février, l'affaire s'emballe. Le matin même, invitée sur le plateau de France 2, Sandrine Rousseau plaide pour une interdiction complète de la chasse, outrepassant ainsi le programme du candidat qui ne préconise, lui, qu'une interdiction les week-ends et pendant les vacances scolaires. Anecdote de présidentielle ? Brouillamini entre écolos ? C'en est déjà trop pour Mounir Satouri, le directeur de campagne. Dans la conversation WhatsApp "Com Strat Jadot", celle qui réunit les stratèges, il torpille dans un long message validé au préalable par Yannick Jadot : "Ton expression, Sandrine, (...) est insupportable. Nous avons une ligne, un projet arbitré et un devoir de cohérence et de loyauté."

Benjamin Lucas, l'un des porte-parole, se mêle à la danse : "Je suis excédé de devoir passer plus de temps (...) à tâcher de réparer les tirs dans le dos." Il l'accuse de "déstabiliser la campagne" et y voit même "une stratégie délibérée d'affaiblir notre candidat et l'édifice collectif". Mounir Satouri lance un ultimatum : "Cette situation n'est plus tenable, je te demande de clarifier ta position. Soit tu es au service de la campagne et du collectif, soit tu prends tes distances." Impassible, elle réfute toute déloyauté et réplique : "Je vous propose de me virer." Il n'en sera rien.

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L'avertissement du clan Jadot fut le dernier. Jeudi 3 mars, dans la soirée, Sandrine Rousseau a bel et bien été exclue de l'équipe de campagne après des propos au vitriol sur la stratégie de l'écologiste rapportés par Le Parisien et confirmant les vives critiques qu'elle exprimait devant L'Express ces derniers jours. "Cela illustre son choix de faire prévaloir une expression personnelle sur le collectif (...). Sandrine Rousseau n'assume donc plus de responsabilités au sein de la campagne écologiste", a indiqué le directeur de campagne, Mounir Satouri, dans un communiqué lapidaire. Soulagé, l'entourage de Yannick Jadot ? "Elle n'a pas besoin de conseiller médiatique, il lui suffisait de taper sur la campagne pour exister. Les choses sont désormais clarifiées, on se libère d'un poids."

Rendez-vous le 10 avril

Sandrine Rousseau n'en a pas fini avec Yannick Jadot. "Sa ligne n'est pas le centre de gravité du parti", assure-t-elle. Elle a déjà prévu de se rendre sur les plateaux de télévision le 10 avril prochain, soir du premier tour. Elle y expliquera les raisons de l'échec du candidat écologiste, un échec qu'elle a d'ores et déjà acté.

Ses soutiens, ses amis politiques, ses camarades de la campagne des primaires... "Ils sont tous partis chez Mélenchon, soupire-t-elle. Je n'arrive plus à les faire revenir vers Yannick, je le dis depuis des mois. A chaque fois que Jean-Luc Mélenchon gagne 0,5 point dans les sondages, Yannick en perd 0,5. C'est bien la preuve que ma stratégie était la bonne. C'est ce que je dirai le 10 avril à 20 heures", promet Rousseau avant de croquer dans son tataki de saumon.

A vrai dire, elle a une autre bataille à mener que l'élection présidentielle. "Son avenir politique, né avec la primaire et cette deuxième place, n'a de sens que s'il se traduit aux législatives", confirme un de ses amis. La Lilloise d'origine n'a finalement brigué aucune investiture dans le Nord, où seules deux circonscriptions s'ouvraient à elle : la première détenue par le lieutenant de Mélenchon Adrien Quatennens, et la deuxième tenue par un autre cadre de la France insoumise, Ugo Bernalicis. Deux duels trop épineux pour Sandrine Rousseau qui aime à répéter sa proximité avec "Jean-Luc". Elle a ensuite lorgné la première circonscription de La Rochelle, aux mains de l'ex-socialiste Olivier Falorni, en vain.

"Ici, c'est la boucherie"

Lille d'où elle vient, La Rochelle où sa famille réside... Sandrine Rousseau se cherche un point d'attache pour parfaire "un récit politique". Ne restait donc que Paris, le XIIIe arrondissement où elle a été parachutée avec le concours d'Europe écologie-Les Verts (EELV). Là même où l'ex-Vert Denis Baupin, dont elle a été la victime de harcèlement et agressions sexuelles, a été député de la 10e circonscription. "Il est là son récit, elle veut boucler la boucle, tuer le bourreau", analyse un sherpa d'EELV. Problème : le soldat Rousseau n'atteint pas la bonne piste d'atterrissage et se retrouve dans la 9e circonscription, plus accessible que la 10e.

Problème numéro deux : Claire Monod, déjà candidate malheureuse en 2017 et qui ratisse le terrain depuis, ne compte pas donner les clés à Sandrine Rousseau sans rien dire, d'autant que celle-ci ne l'a jamais contactée. "On ne peut pas faire rêver pendant la primaire et se vautrer six mois plus tard en faisant de la politique à la papa", dénonce Claire Monod, qui prévient : "On n'arrive pas à Paris comme ça, ici c'est la boucherie !" Elle a tout de même voulu souhaiter la bienvenue à sa concurrente écolo avec un SMS des plus chaleureux : "Le XIIIe, ça ne va pas être possible."

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EELV a mis les petits plats dans les grands pour la très médiatique éco-féministe. "Elle a surtout mis une pression de dingue sur la direction", corrige-t-on au parti où les 577 circonscriptions de France et de Navarre ont été classées selon un critère de "gagnabilité" : "1" pour les plus à portée de victoire et "10 +" pour les inaccessibles. Mais au fil d'une campagne présidentielle qui frôle les 5 % d'intentions de vote pour Yannick Jadot, les "1" se font rares.

Qu'à cela ne tienne, il faut entretenir l'espoir et la neuvième circonscription a été requalifiée en "1" (très gagnable) pour Sandrine Rousseau et à la grande surprise de la locale de l'étape, Claire Monod. En 2017, cette dernière arrivait en quatrième position (9,67 % des voix), derrière La République en marche (LREM), La France insoumise et le Parti socialiste.

"C'est impossible que je ne sois pas investie"

Surtout, l'atterrissage dans cette 9e circonscription n'est pas sans turbulences pour Sandrine Rousseau. Dans un vote interne des militants locaux organisé la semaine dernière, elle n'a obtenu que 4 voix, contre 12 pour Claire Monod. Un vote purement consultatif, puisque la décision finale sera tranchée par les instances nationales d'EELV.

"C'est impossible que je ne sois pas investie, s'enorgueillit-elle. Soit je me plante aux législatives et j'y perds des plumes, soit je suis élue et la règle contre le cumul interne à EELV m'empêche d'être secrétaire nationale du parti. Ils ont l'avantage." "Ils", c'est Europe écologie-Les Verts et sa direction dont Sandrine Rousseau voudrait bien faire la peau.

A l'évidence, sa campagne à la primaire écologiste fut une réussite, malgré la défaite, et lui a même donné des ailes. Le scrutin a été riche d'enseignements politiques : Eric Piolle - "le chouchou de la direction" - a été lourdement défait, de quoi jauger de la fragilité de cette dernière. Dans le rapport de force interne, Sandrine Rousseau croit en ses chances, d'autant plus renforcées si Yannick Jadot s'écroule à l'élection présidentielle.

Monter sa boutique

Dans le viseur de Sandrine Rousseau, il y a Julien Bayou avant tout. Comme avec Yannick Jadot, ses relations avec le secrétaire national d'EELV sont exécrables au point que celui-ci a pris ses distances avec l'intéressée et du recul sur la campagne présidentielle.

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"Partout où elle passe, c'est la zizanie. Elle ne clive pas, elle bordélise", fustige un proche de Bayou qui perd patience : "Julien a géré une primaire sans encombre, il a fait un boulot immense pour préparer la présidentielle, mais son combat le plus éprouvant, c'est de gérer Sandrine. Il va finir en burn-out si elle continue." "Avec Julien, c'est très compliqué. Il me croit incontrôlable alors qu'au contraire je suis très lisible", affirme de son côté Sandrine Rousseau dans un rictus, elle qui n'élude pas la possibilité de ravir le trône d'EELV au prochain congrès.

Encore faut-il que l'appareil existe encore et toujours d'ici à l'été. Présidentielle et législatives heureuses ou non, le parti tel qu'on le connaît devrait se fondre au sein du "Pôle écologiste". Ainsi en ont décidé les chefs à plume de cette coalition née au lendemain des élections municipales de 2020 et qui regroupe plusieurs mouvances de la gauche écologiste, dont EELV, Génération.s fondé par Benoît Hamon et Génération écologique de Delphine Batho. Une coalition à visée électorale qui a "vocation à devenir un parti politique", confirment plusieurs cadres du Pôle écolo.

Mais ce futur, il ne plaît guère à Sandrine Rousseau ni à sa trentaine de camarades pour lesquelles elle a obtenu autant d'investitures aux législatives, certes pas toutes gagnables. Elle estime que le Pôle écologiste "perd pied", dit qu'il sera "affaibli par le non-remboursement de la campagne" d'un Yannick Jadot qui risque de terminer sous la barre des 5 %. "Ils peuvent être victimes de Jean-Luc Mélenchon et des Insoumis", présage l'écolo de mauvais augure qui n'exclut pas l'idée de monter sa boutique, un mouvement pour peser car l'ADN de l'appareil "doit être plus à gauche", dit-elle. Alors, elle patiente, sûre de son destin, évitant si possible les procès en trahison. "La fracture politique, ils en rêvent, mais moi je n'irai pas jusque-là." Jusqu'où alors ?