"Bérézina". On ne pouvait trouver meilleure référence que celle de 1812 - une bataille victorieuse de Napoléon menée dans une campagne perdue - pour résumer la campagne d'Eric Zemmour lors de l'élection présidentielle de 2022. C'est le titre du livre de Marylou Magal, La BéréZina (éditions du Rocher, 2022), journaliste au Figaro et ex-collaboratrice de L'Express. Son ouvrage revient avec finesse sur la campagne d'un candidat qui aura réussi à s'immiscer en quelques semaines dans le débat politique, en imposant à ses concurrents son rythme et ses obsessions identitaires. Le président de Reconquête a été éliminé au premier tour avec 7 % des suffrages : un score décevant pour celui que les sondages ont parfois donné au second tour, mais non négligeable pour un nouveau venu en politique.
Marylou Magal analyse les mécanismes qui ont conduit l'ancien journaliste à rater son pari de l'union des droites (pour mieux fédérer la droite identitaire radicale), et à s'enfermer progressivement dans une bulle cognitive et une culture groupusculaire d'extrême droite. Un livre qui décortique aussi les mystifications : celles d'un soi-disant "vote caché" et des belles images léchées, qui cachent des divisions à l'intérieur de l'équipe de campagne. "À force de parler, un homme finit par croire à ce qu'il dit", rappelle justement notre consoeur, citant Balzac et ses Illusions perdues si chères au polémiste. Une lecture nécessaire pour éclairer d'un jour nouveau un phénomène qu'on pensait avoir décortiqué sous toutes ses coutures. L'Express publie, en exclusivité, quelques passages de l'ouvrage.
Des ralliements d'élus venus de LR et du RN mis en scène à l'outrance
[L'auteur a revu les principaux acteurs de la campagne présidentielle d'avril 2022.] Quelques mois plus tard, les équipes reconnaissent que la stratégie de surmédiatisation a péché, par certains aspects. "Ça a été une erreur de scénariser à outrance, analyse un proche. Emmanuel Macron n'en a pas fait des tonnes avec Bayrou, il s'est contenté de l'annoncer et de faire un média." Mais en janvier, la zemmourie habille la mariée. Tant pis si les ralliements ne sont pas à la hauteur des attentes, on impose un rythme, une dynamique, donnant l'impression que l'émulation est du côté d'Éric Zemmour. Chaque semaine, le candidat se déplace, et rassemble des milliers de personnes, qui communient dans une même ferveur. Le 5 février 2022 à Lille, quelque six mille personnes sont réunies au Palais des congrès, transportées par la musique du Puy-du-Fou, devenue un classique qui marque l'arrivée sur scène de leur candidat. Éric Zemmour le sait. Il a, sur ses concurrents, l'avantage indéniable côté meetings. C'est lui qui rassemble le plus de monde, dispose de la scénographie la plus identifiée, instaure une atmosphère toute particulière à chacun de ses rendez-vous. (...)
A posteriori, le cercle rapproché reconnaît qu'il aurait fallu, peut-être, instaurer des temps de pause. Surtout au vu des résultats de Marine Le Pen, qualifiée au second tour loin devant Éric Zemmour et qui réalise, en hiver, une campagne silencieuse, loin des réunions publiques devant des milliers de personnes et de la politique spectacle. "Les chaudrons de foule, c'est bien, mais ce n'est pas ce qui fait gagner une élection, réalise Stanislas Rigault. On a trop fait campagne, on n'a pas été capables d'instaurer des silences, et les électeurs ont saturé." D'autant que, pour un politique en campagne, s'enfermer dans un modèle exclusif de meetings, c'est prendre le risque de se retrancher dans sa propre bulle cognitive. Parmi les observateurs, on pointe du doigt le risque grandissant pour la zemmourie de se laisser aspirer par ce miroir déformant. Certes, les salles sont remplies plus que de raison, et chaque déplacement remporte un succès hors norme, mais certains observateurs de la droite, connaisseurs du phénomène, estiment que la base électorale d'Éric Zemmour serait à tel point fanatisée que chaque meeting deviendrait un rendez-vous immanquable. "Tout son électorat se trouve dans la salle, il n'a pas de réserve de voix", assure l'un d'entre eux. Un électorat surmobilisé acclamant d'une même voix un candidat presque déifié, qui se contenterait, toutefois, de prêcher des convaincus.
La mainmise de Sarah Knafo
Sarah Knafo se plie, comme les autres, au jeu du déjeuner journalistique. Et maîtrise l'art à la perfection. Au cours du déjeuner, elle sourit, tutoie volontiers, demande les avis des uns, les opinions des autres. Elle acquiesce d'un air pénétré, et ne se laisse jamais emmener très longtemps sur un sujet dont elle ne veut pas parler, capable de parler pendant quarante-cinq minutes d'une thématique choisie par elle. Elle s'en va ensuite, tout sourire : "Les amis, on est d'accord, tout est off ?" Les journalistes, eux aussi, ont droit à leurs SMS, lorsque leur papier n'est pas du goût de la directrice stratégique. "Demande avant d'écrire des bêtises"; "Appelle-moi avant pour avoir les infos !" écrit-elle, toujours avenante.

Le candidat d'extrême droite à la présidentielle Eric Zemmour et Sarah Knafo, sa compagne et conseillère, le 5 décembre 2021, lors d'un meeting à Villepinte, en banlieue parisienne
© / afp.com/JULIEN DE ROSA
Les politiques les plus aguerris le savent : en période électorale, il est impossible de tout contrôler. Et le personnage de Sarah Knafo fait beaucoup parler parmi les soutiens d'Éric Zemmour, à tel point que certains mécontents désignent la jeune énarque comme la cause centrale des dysfonctionnements. "Le problème de cette campagne se résume à une seule personne, c'est elle", assène un ancien frontiste. Dans les rangs, on pointe du doigt son omniprésence, sa mainmise sur l'organisation, et sur le candidat. "C'est pour ça que Paul-Marie Coûteaux est parti, assure un cadre. Il en avait marre de n'avoir aucun accès direct à Éric Zemmour. Quoi qu'il fasse, elle était toujours là." Effectivement, le fondateur du Siel, un temps soutien de l'aventure, a depuis pris ses distances, très critique sur la gestion de la campagne. D'autres apprécient peu ses techniques managériales. "Son problème, c'est qu'elle voit quelqu'un, sur le moment, elle le trouve absolument formidable, puis quelques semaines plus tard elle change d'avis et la personne tombe en disgrâce. C'est très compliqué de s'adapter à ce management", commente un ancien proche. "La candidate, c'est elle, va jusqu'à assurer un membre du comité politique. Elle prend toutes les décisions, s'adresse à Éric Zemmour de manière très autoritaire, comme si c'était une marionnette." Dans les rangs du parti, on le sait. Aucune décision ne doit être prise sans consulter Sarah Knafo.
Le temps des règlements de compte
Le 21 juin 2022, le comité politique, qui devait faire le bilan des élections législatives, devient le théâtre de violents affrontements entre les membres du parti. Après un rapide tour de table, le ton monte, rapidement. En cause : le fonctionnement du parti, jugé "autocratique" et la mainmise de Sarah Knafo et de Guillaume Peltier, dénoncée par plusieurs participants. "Il n'y a aucune remise en question, jamais, raconte un participant. Les mêmes recettes défaillantes ont été utilisées aux législatives que pour la présidentielle, donnant lieu aux mêmes résultats catastrophiques." Un autre ajoute: "Ils ne font que s'autocongratuler, sans jamais se questionner sur ce qui n'a pas marché. Éric Zemmour répète qu'il a perdu à huit cents voix près, mais cela montre bien qu'il ne connaît rien à la politique : huit cents voix aux législatives, c'est énorme !" À l'évocation de l'incapacité de Reconquête! à parler à un électorat populaire, Éric Zemmour rétorque : "Les classes populaires sont analphabètes." Des propos démentis par l'intéressé mais confirmés par plusieurs participants à la réunion, dont Jacline Mouraud.
Le vernis craque, les rancoeurs se révèlent au grand jour. Chaque clan du parti prépare ses attaques, par médias interposés. "On a quitté le RN parce que c'était une autocratie, et on se retrouve aujourd'hui avec un fonctionnement qui est pire", assure Gilbert Collard. La question financière, aussi, cristallise les tensions. Plusieurs déçus jurent que Reconquête! relèverait désormais du fonctionnement entrepreneurial, et l'on pointe du doigt tous les artisans de la campagne qui ont conservé leurs places de salariés. Parmi eux, Sarah Knafo, Guillaume Peltier, Samuel Lafont, Damien Rieu ou Stanislas Rigault. "Ils sont ravis d'être assis sur un tas d'or, qu'ils vont se partager entre quelques élus, et laisser de côté tous les autres", lâche, amer, un cadre du parti.
Les intertitres sont de la rédaction
