Sur une longue table en verre dont il dit avoir "dessiné" les pieds, Jean-Luc Mélenchon feuillette la presse. Il y a Les Echos et Le Figaro qu'il apprécie, L'Humanité qu'il trouve "saoulant" et Le Monde qu'il lit "par faiblesse". Et ici La Croix, "de loin le meilleur journal", assure-t-il, calé dans le fond de son siège. Il ajoute, goguenard : "Il n'y a plus de journal marxiste alors je me rabats sur le christianisme." Il faut bien trouver un dieu. Lui en a tant, ou plutôt des idoles. Pardon, des "maîtres à penser" et souvent des laïcs patentés : Robespierre et Jaurès avant tout, mais aussi le roi de France Philippe Le Bel, "le premier des laïcs !" s'amuse Mélenchon en racontant que l'un de ses conseillers gifla le pape Boniface. L'insoumis s'esclaffe : "C'est autre chose que le burkini, hein !"

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Ces figures qu'il aime tant invoquer ont ceci de confortable qu'elles justifieraient son indéfectible attachement à la laïcité. Mélenchon, qui fut enfant de choeur, a depuis longtemps rompu avec le fait religieux, l'Eglise en premier. "Mes rapports avec l'Eglise ont changé. L'Eglise était devenue la figure de l'ennemi (...). Je n'ai plus de rancoeur, on peut dialoguer", racontait-il au journaliste Samuel Pruvot en 2017 dans Les candidats à confesse (Ed. du Rocher). Un de ses plus vieux amis résume : "Mélenchon, ça a toujours été la loi de 1905, que celle de 1905 et rien que celle de 1905. Il n'a jamais été un ultra-laïcard, même au ministère il n'a pas voulu supprimer les écoles privées."

Sur le sujet, Mélenchon a ses pourfendeurs : l'ancien président François Hollande, les ex de Matignon Bernard Cazeneuve et Manuel Valls, l'ancien ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer ou encore le Printemps républicain. Ceux-là n'ont de cesse de dénoncer ses errements sur la question - le qualifiant "d'islamo-gauchiste" et parfois de "complice" de l'islamisme -, sa complaisance quant au communautarisme, sa trahison des valeurs républicaines et son abandon de l'universalisme. Autant d'accusations qui mettent en colère le patriarche de La France insoumise. "Tout le monde sait que je n'ai pas failli dans ce domaine et que mes états de service sont longs", clamait-il en septembre 2016 dans Le Choix de l'insoumission, un livre d'entretiens avec le journaliste Marc Endeweld. S'il a toujours réfuté vigoureusement ces accusations, les mouvements politiques qu'il a dirigés - du Parti de gauche à la Nouvelle union populaire écologiste et sociale (Nupes) en passant par LFI - n'ont pas toujours été d'une homogénéité ni d'une grande clarté sur ces questions.

"Le peuple, c'est comme une ardoise"

En matière de stratégie politique, l'homme nourrit peu de complexes. Durant ses dix années au Parti de gauche puis à La France insoumise, Georges Kuzmanovic, secrétaire national à l'international entre 2013 et 2018, l'a souvent entendu défendre un curieux précepte. "Le peuple, c'est comme une ardoise. Tous les six mois, t'effaces tout et t'écris ce que tu veux", répétait le tribun. Non pas que le troisième de la dernière élection présidentielle n'ait aucune conviction chevillée au corps. Mais il les hiérarchise. Pour faire gagner sa ligne sur les inégalités - son vrai combat matriciel - le député est prêt à des accommodements sur d'autres sujets. "Si vous voulez dire qu'il a pris conscience depuis l'an 2000 que, dans notre pays, il y avait un pourcentage de plus en plus grand de personnes d'origine étrangère et, donc, de cultures familiales différentes, eh bien oui il a changé. Si le communautarisme, c'est d'observer que la société française n'est plus la même et que les problèmes aussi ne sont plus les mêmes, eh bien oui il a changé", explique un de ses compagnons de route.

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Reste à savoir si Mélenchon a changé ou s'il flotte au gré du vent. Utilitarisme disent les uns, électoralisme pour d'autres. Le député Eric Coquerel, élu en Seine-Saint-Denis, a largement encouragé ce virage. Dans Le Choix de l'insoumission, il est, avec François Delepierre - le successeur désigné, décédé en 2015 -, le seul cadre militant que Jean-Luc Mélenchon salue. Le fondateur de La France insoumise lui sait gré d'avoir rallié à sa cause la gauche antilibérale "hors-les-murs" lors de la présidentielle de 2012 : "Tous ces segments de culture populaire, ces organisations éclatées, éparpillées, le travail consistait à les mettre en cohérence. Au Parti de gauche, Eric Coquerel va devenir l'homme-clef de tout ce travail. [...] Il va jouer un rôle remarquable et remarqué."

C'est auréolé de cette réputation d'unificateur que cet ancien communicant spécialisé dans le monde de la voile va pousser son nouveau mantra, à partir de l'été 2017 : la drague des quartiers populaires. "Les 600 000 voix qui ont manqué à Jean-Luc Mélenchon pour gagner l'élection présidentielle (sic), elles sont dans les quartiers populaires", lance-t-il le 26 août à l'université d'été de La France insoumise, lors d'une table ronde qu'il a lui-même organisée. Il ajoute qu'"il n'y aura pas de possibilité de changer les choses si (on a) une université d'été où nous sommes tous quasiment blancs."

Les 600 000 voix qui ont manqué à Jean-Luc Mélenchon pour gagner l'élection présidentielle (sic), elles sont dans les quartiers populaires

Sur le plan électoral, difficile de donner tort à Eric Coquerel. Sur les 17 députés insoumis élus en 2017, six sont élus de banlieues métissées, quand ceux qui sont partis se présenter sur les terres du Front national, comme Georges Kuzmanovic dans le Pas-de-Calais, ont peiné à dépasser les 10 %. Parmi les gagnants, Clémentine Autain et Danièle Obono, issues du parti Ensemble!, défenseures d'une ligne multiculturaliste. Des individualités qui défendent leurs convictions et que certains accusent d'exercer une pression implicite sur Jean-Luc Mélenchon. "Danièle Obono est passée par des mouvements trotskistes, elle est plus marquée par la question coloniale que Jean-Luc qui les a toujours moins intégrées parce qu'il est un pied-noir, il ne faut pas l'oublier. On ne peut reprocher à Danielle d'être une indigéniste, elle n'est pas sur une ligne de racisme d'Etat", défend un insoumis historique, plutôt ligne républicaine.

"Piolle, il pollue l'union avec ses histoires"

Le traitement réservé à François Cocq, orateur national de La France insoumise entre 2016 et 2018, auteur d'un livre sur la laïcité en 2017 et tenant d'une ligne universaliste, pourrait presque illustrer à lui seul les inflexions de Jean-Luc Mélenchon. Entre septembre 2017 et le printemps 2018, il est invité, tous les lundis matin, à une réunion stratégique en petit comité. Seuls Mélenchon, son cabinet et Manuel Bompard, son proche lieutenant, sont présents. En août 2018, le chef le qualifie encore d' "intellectuel organique" de LFI devant plusieurs témoins, lors d'un dîner organisé par le média Le Vent se lève, en l'honneur d'Inigo Errejon, théoricien de Podemos. Mais finalement, en janvier 2019, Mélenchon excommunie Cocq en le qualifiant par SMS de "national-identitaire".

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"Cette question existe en politique mais elle n'est pas centrale. C'est la redistribution sociale, l'économie, les libertés publiques, qui le sont", jurent ses lieutenants. Mais encore récemment, le candidat à Matignon n'a su sur quel pied danser. L'affaire du burkini, réenchantée par le maire écologiste de Grenoble Eric Piolle, l'un de ses alliés de la Nupes, a tendu dans les couloirs de La France insoumise autant que l'esprit de Jean-Luc Mélenchon. "Il est complètement dingue de faire ça juste avant les législatives. Les quartiers populaires ont plutôt voté et lui, il mobilise le camp adverse. Piolle, il fait un truc qui emmerde tout le monde, sauf l'extrême droite", fustige un proche de Mélenchon. François Ruffin l'a exprimé à sa manière : "Qu'il se débrouille avec son burkini, je n'en ai rien à faire." D'autres cadres de LFI, à l'image d'Alexis Corbière, député sortant, se sont montrés plutôt solidaires du maire écologiste.

"Jean Luc m'a dit : 'L'autre, il pollue l'union avec ses histoires'", raconte un proche. L'affaire est revenue comme un boomerang au visage de la Nupes. Sommé de répondre, l'insoumis en chef a montré son agacement tout en balayant d'un revers de main : "Il y a mieux à faire que de discuter les 6000 règlements intérieurs des piscines de ce pays. En tout cas, moi je ne suis pas candidat à être Premier ministre des piscines." D'aucuns diront que le Mélenchon de 2022 est moins clair que celui de 2016, ce dernier qui jugeait "odieuse" l'instrumentalisation "communautariste" du corps des femmes et assurait que "le burkini [était] une provocation politique". Pour, contre, ne sait plus, botte en touche... Qu'il est dur d'être Mélenchon.