D'un tribunal l'autre. Le 7 mars 2007 s'ouvrait le procès dit "des caricatures". Deux jours d'audiences et de débats suscités par la plainte d'associations musulmanes contre Charlie Hebdo, qui avait publié - tout comme L'Express - des caricatures de Mahomet parues initialement dans un journal danois, en septembre 2005. A l'issue du procès, la chambre de la presse et des libertés avait rendu un jugement sans équivoque en faveur du journal satirique : "Les limites admissibles de la liberté d'expression n'[avaient] pas été dépassées."
Treize ans plus tard, un autre procès s'ouvre où la plupart des "Charlie" de mars 2007 seront absents. Le premier d'entre eux, le directeur de la rédaction Charb, qui préférait "vivre debout que mourir à genoux", est bel et bien mort. Assassiné par les frères Kouachi au cri d'"Allahou Akbar ! On a vengé le Prophète !" Onze autres valeureux, défenseurs acharnés de la liberté, sont tombés ce jour-là. Et la peur, la trouille bleue, s'est installée, qui est une censure plus efficace que les tribunaux. "Aujourd'hui, le droit de blasphémer l'islam n'existe de facto plus en France", constate l'ex-journaliste de Charlie Zineb El Rhazoui. Car qui voudrait vivre avec un canon pointé sur la tempe ?
" Nous, nous donnons un sens sacré à la mort"
La terreur, fil rouge des trois jours qui ont ensanglanté le pays. Le lendemain de l'attentat de Charlie, un autre terroriste du nom d'Amedy Coulibaly tuait à Montrouge l'agent de police Clarissa Jean-Philippe. Puis, le 9 janvier, il prenait en otages les clients et employés de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, où il faisait quatre morts. Entre deux menaces et trois hurlements, l'antisémite Coulibaly avait théorisé auprès de ses captifs : "La différence entre nous et vous, c'est que vous donnez un sens sacré à la vie. Pour vous, la vie est trop importante. Nous, nous donnons un sens sacré à la mort" (1). Dans le huis clos infernal de la supérette, un jeune homme, pourtant, avait eu le courage de se saisir d'une arme pour tenter de neutraliser le terroriste. Mais la kalachnikov dont il s'était emparé était enrayée, et Yoav Hattab - c'est le nom de ce héros au regard d'enfant - est mort sous les balles d'une rafale punitive. Coulibaly allant jusqu'à commenter pour les survivants : "Voilà ce qui arrive à ceux qui essaient de se défendre" (2).
Voilà ce qui arrive à ceux qui essaient de se défendre...
Pourtant, il faut bien essayer encore. Ne pas dételer. Nous avons un modèle à faire valoir, et des valeurs sur lesquelles ne pas transiger. C'est peut-être là, d'ailleurs, l'un des objets du procès qui s'ouvre ce mercredi : nous défendre. Défendre la proclamation singulière d'une nation qui a décidé qu'aucune norme ou prescription religieuse ne pourrait jamais prévaloir sur la loi séculière que nous nous sommes collectivement donnée. Que l'interdiction des insultes ou des violences à l'égard d'une personne en raison de son origine ou de sa religion n'est pas l'interdiction de critiquer les religions ou de les blasphémer. Que l'incitation à la haine raciale est proscrite et punie, mais qu'elle ne saurait se confondre avec la revendication ombrageuse et floue des communautés à ne pas être "offensées". Qu'il n'y a, au reste, qu'une communauté : la communauté nationale.
Certains Français voudraient qu'on légifère aujourd'hui à l'heure de Washington ou de Londres
Ces proclamations sont l'essence d'un projet inédit, qui attire nous souvent l'opprobre ou l'incompréhension des théocraties, bien sûr, mais aussi celles des démocraties anglo-saxonnes, plus enclines à respecter les revendications communautaires, et qui préfèrent l'oecuménisme à l'idéal laïque. Certains Français - de plus en plus nombreux, surtout, parmi les jeunes générations - voudraient qu'on légifère aujourd'hui à l'heure de Washington ou de Londres. C'est leur droit le plus strict de l'exprimer et de le promouvoir. Mais, pour nous, ce serait l'abdication d'une vocation historique et culturelle. Respirer l'air de la France ne serait plus si singulier. Ne procurerait plus le même réconfort essentiel.
Venu témoigner en faveur de Charlie lors du procès de 2007, l'écrivain et politologue spécialiste du Proche-Orient Antoine Sfeir avait rapporté que la polémique liée aux caricatures inquiétait les journalistes dans les pays arabes, "qui [redoutaient] de voir la censure pratiquée dans leurs pays transposée en France". C'est ainsi. Le monde nous regarde, même si nous ne le méritons pas toujours. Nous sommes une nation dont la grandeur tient à ses prétentions.
Dès la première page de ses Mémoires de guerre, le général de Gaulle avait, en ces termes, expliqué sa "certaine idée de la France" : "Notre pays, tel qu'il est, parmi les autres, tels qu'ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit."
Le procès qui s'ouvre mercredi 2 septembre est un procès pour se tenir droit.
(1) "Dans le huis clos de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes", Le Monde du 18 janvier 2015.
(2) Libération du 12 janvier 2015.
